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De l’automatisation des inégalités

Internet Actu - lun, 15/01/2018 - 07:00

Dans une récente  tribune pour le New York Times, l’avocate Elisabeth Mason (@elismason1), directrice du Laboratoire pauvreté et technologie qui dépend duCentre sur la pauvreté et l’inégalité de Stanford (@CenterPovlneq) soulignait que le Big data et l’intelligence artificielle étaient amenés à être des outils puissants pour lutter contre la pauvreté. Les grands ensembles de données peuvent désormais être exploités pour mieux prédire l’efficacité des programmes d’aides et les évaluer. « Le big data promet quelque chose proche d’une évaluation impartiale, sans idéologie, de l’efficacité des programmes sociaux », explique-t-elle en rêvant d’une société parfaitement méritocratique, tout entière fondée sur la « preuve de ce qui marche » (Evidence-based policymaking). Un propos qui pourrait paraître un peu naïf, si on l’éclaire par le livre que vient de publier la spécialiste de science politique, Virginia Eubanks (@poptechworks) :  Automatiser les inégalités : comment les outils high-tech profilent, policent et punissent les pauvres.

Vous avez été signalés !

Les processus de décision sont de plus en plus confiés à des machines, rappelle la chercheuse. « Des systèmes d’éligibilité automatisés, des algorithmes de classements, des modèles de prédiction des risques contrôlent les quartiers qui doivent être policés, quelles familles peuvent obtenir des aides, qui peut accéder à un emploi, qui doit être contrôlé pour fraude. (…) Notre monde est parcouru de sentinelles informationnelles (…)  : d’agents de sécurité numérique qui collectent de l’information sur nous, qui fabriquent des inférences à partir de nos comportements et contrôlent l’accès aux ressources ». Si certains sont visibles, la plupart sont impénétrables et invisibles. « Ces outils sont si profondément tissés dans la fabrique de la vie sociale, que la plupart du temps, nous ne remarquons même pas que nous avons été surveillés et analysés ».

Reste que bien peu de personnes s’intéressent à ce que signifie d’être signalés par ces programmes et les catastrophes individuelles que cela engendre. Se voir retirer son assurance santé au moment où vous êtes le plus vulnérable laisse ceux qui en sont victimes désespérés et acculés. Le problème, souligne très bien Virginia Eubanks est « qu’il n’y a pas de règles qui vous notifient le fait que vous avez été signalé » (ref-flagged) par un programme. La plupart des gens ne savent pas qu’ils ont été la cible de systèmes de décisions automatisés.

Eubanks souligne que ce contrôle s’exerce sur des membres de groupes sociaux plus que des individus : gens de couleurs, migrants, groupes religieux spécifiques, minorités sexuelles, pauvres et toutes populations oppressées et exploitées. Les groupes les plus marginalisés sont ceux sur lesquels le plus de données sont collectées. Et le problème, souligne Virginia Eubanks, c’est que « cette collecte de données renforce leur marginalité » en créant « une boucle de rétroaction de l’injustice » qui renforce à son tour la surveillance et le soupçon.

Des hospices… aux hospices numériques

Le propos de la chercheuse est éminemment politique : en enquêtant sur une poignée de systèmes automatisés développés pour optimiser les programmes sociaux américains, elle dénonce une politique devenue performative… c’est-à-dire qui réalise ce qu’elle énonce. Selon elle, les programmes sociaux n’ont pas pour objectif de fonctionner, mais ont pour objectif d’accumuler de la stigmatisation sur les programmes sociaux et renforcer le discours montrant que ceux qui bénéficient de l’assistance sociale sont, au choix, des criminels, des paresseux ou des profiteurs. La rationalisation des programmes d’aide publics du fait de la crise et des coupes budgétaires les contraint à toujours plus de performance et d’efficacité. Or cette performance et cette efficacité s’incarnent dans des outils numériques qui n’ont rien de neutre, pointe la chercheuse.

Le problème, c’est que ces outils de surveillance sont partout : dans les marges où nous entraîne la chercheuse, les histoires où les technologies facilitent la communication et ouvrent des opportunités sont rares. Pour les plus démunis, la révolution numérique ressemble surtout à un cauchemar. Comme elle le soulignait déjà, pour comprendre l’avenir de la surveillance, il faut regarder comment elle se développe déjà auprès des populations les plus marginalisées.

Dans la première partie de l’ouvrage, Virginia Eubanks dresse un rapide historique pour rappeler que, à la suite de Michel Foucault, les communautés les plus démunies ont toujours été les plus surveillées. Elle souligne la continuité entre les asiles, les prisons, les hospices de la fin du XVIIIe siècle aux bases de données d’aujourd’hui, rappelant que les premières bases de données ont été créées par les promoteurs de l’eugénisme pour discriminer les criminels et les faibles d’esprit.

Elle souligne aussi combien cette histoire de l’assistance publique est intimement liée, surtout aux Etats-Unis, à des vagues régulières de critiques contre l’aide sociale. Partout, l’enjeu a été de mettre en place des règles pour limiter et contrôler le nombre de bénéficiaires des aides sociales, privées comme publiques. Une histoire qui s’intrique à celle des représentations de la pauvreté, de son coût, de la fraude, de la dénonciation de l’inefficacité des aides… Les « hospices numériques » (digital poorhouse), c’est-à-dire les systèmes automatisés de contrôle des aides que reçoivent les plus pauvres, naissent dès les années 70, avec l’informatique elle-même, rappelle la chercheuse. La recherche d’outils neutres pour évaluer les dépenses publiques pour ces bénéficiaires a surtout consisté dans le développement d’outils de surveillance des récipiendaires de l’aide publique. Des programmes de détection des fraudes, des bases de données de bénéficiaires ont été créées et reliées pour tracer les dépenses et les comportements de leurs bénéficiaires dans de multiples programmes sociaux. « Le conflit entre le développement des droits pour les bénéficiaires de l’aide sociale et le faible soutien aux programmes d’assistance publique a été résolu par le développement d’outils technologiques punitifs ». Alors que le droit développait l’aide publique, la technologie était utilisée pour réduire le nombre de leurs allocataires ! Certains programmes d’aides multipliant les situations de non-conformité et les sanctions pour un retard à un rendez-vous, ou pour ne pas avoir consulté un médecin prescrit… Pour Virginia Eubanks, ces systèmes automatisés sont une continuité et une expansion des systèmes de gestion des pauvres punitifs et moralistes, des hospices de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle que pointait le travail de Michel Foucault. « Si ces systèmes sont présentés pour rationaliser et gérer les bénéficiaires, leur but premier reste et demeure de profiler, surveiller et punir les pauvres ».

S’intéresser aux effets des calculs sur la société

Dans son livre, Virginia Eubanks se concentre sur l’étude de 3 systèmes : un système mis en place par l’Indiana pour automatiser l’éligibilité de candidats aux programmes d’assistance publique de l’Etat ; un répertoire des SDF de Los Angeles ; et un système d’analyse du risque pour prédire les abus ou négligence sur enfants dans un comté de la Pennsylvanie. Des exemples et des systèmes assez spécifiques, par nature très Américains, qui pourraient nous laisser indifférents, nous Européens, si leur étude ne révélait pas une nature des outils numériques, un fonctionnement qu’on peut potentiellement retrouver dans chacun de ceux qui sont déployés.

La chercheuse prend le temps de les explorer en détail. Elle nous rappelle leur histoire, comment et pourquoi ils ont été mis en place. Comment ils fonctionnent. Elle nous présente quelques personnes qui les font fonctionner, d’autres qui en sont les bénéficiaires ou les victimes. Dans ce travail ethnographique, elle ne présente pas toujours en détail les systèmes, les critères, les questions, le fonctionnement des algorithmes eux-mêmes. La manière dont sont calculés les scores depuis le répertoire des SDF pour leur attribuer une priorité dans la demande de logement n’est pas par exemple ce que cherche à nous montrer Virginia Eubanks. En fait, c’est un peu comme si pour elle ces systèmes étaient par nature incapables d’optimiser le monde qu’on leur demande d’optimiser. L’important n’est pas le calcul qu’ils produisent qui seront toujours imparfait que leurs effets concrets. C’est eux qu’elle nous invite à observer. Et ce qu’elle en voit n’est pas très agréable à regarder.

Chacun des exemples qu’elle prend est édifiant. Le système automatique de gestion de l’assistance de l’Indiana, confié à un opérateur privé, montre toute l’incompétence du délégataire : durant son fonctionnement, l’aide publique a reculé de 54 %. Au moindre oubli, au moindre document manquant, les bénéficiaires étaient tout simplement éjectés du système au prétexte d’un culpabilisant « défaut de coopération » cachant surtout ses défaillances techniques et organisationnelles. Le taux de demande d’aides refusées s’est envolé. Des personnes sourdes, handicapés mentaux, malades, étaient contraintes de joindre un centre d’appel pour bénéficier d’aides… Le contrat entre l’Etat de l’Indiana et IBM a fini par être rompu. Les procès entre le maître d’oeuvre et le délégataire ont duré des années. Son coût n’a jamais été pleinement évalué, hormis pour les gens qu’il a privés des aides auxquelles ils avaient droit. « En retirant l’appréciation humaine des agents en première ligne au profit des métriques d’ingénieurs et de prestataires privés, l’expérience de l’Indiana a suralimenté la discrimination ». Les spécifications sociales pour l’automatisation se sont basées sur l’épuisement et l’usure des bénéficiaires, sur des postulats de classes et de races qui ont été encodées en métriques de performances.

Dans le comté de Los Angeles, Virginia Eubanks évoque longuement la mise en place d’une base de données centralisée des SDF créée pour améliorer l’appariement entre l’offre de logement d’urgence et la demande. L’enjeu était de pouvoir prioriser les demandes, entre sans-abris en crise et sans abris chroniques, en aidant les premiers pour éviter qu’ils ne tombent dans la seconde catégorie. Les partenaires du projet ont donc créé une base de données pour évaluer les demandeurs collectant de vastes quantités d’information personnelle avec un algorithme pour classer les demandeurs selon un score de vulnérabilité et un autre pour les apparier avec les offres de logements : le VI-SPDAT (index de vulnérabilité ou outil d’aide à la décision de priorisation des services). Tout sans-abri accueilli par un organisme doit alors répondre à un long questionnaire, particulièrement intime, posant des questions sur sa santé, sa sexualité, les violences commises à son encontre ou dont il a été l’auteur… La base de données est accessible à quelque 168 organisations différentes : services de la ville, association de secours, organisations religieuses, hôpitaux, centre d’aides et d’hébergements… et même la police de Los Angeles. Chaque sans-abri reçoit un score allant de 1 à 17, du moins au plus vulnérable. Ceux qui ont un score élevé reçoivent alors un accord d’hébergement qu’ils peuvent porter (avec les justificatifs nécessaires) aux autorités du logement de la ville qui peuvent alors leur proposer un logement ou un financement. Virginia Eubanks pointe là encore les multiples difficultés de ces questionnaires qui se présentent comme neutres, sans l’être. Selon la manière dont les SDF répondent aux questions (seuls ou accompagnés, par quelqu’un qui les connait ou pas…), leur score peut varier du tout au tout. Ainsi, un SDF sortant de prison se voit attribuer un score faible au prétexte qu’il a eu un hébergement stable durant son séjour en établissement pénitentiaire.

Elle souligne que le manque de solutions de logements pour sans-abris fait que le système sert plus à gérer les SDF qu’à résoudre le problème. Selon le service des sans-abris de Los Angeles, la ville comptait 57 794 SDF en 2017. 31 000 sont enregistrés dans la base depuis sa création en 2014. 9 627 ont été aidé pour trouver un logement. Si pour Virginia Eubanks le système n’est pas totalement inopérant, reste que sa grande disponibilité pose question. Ces enregistrements consultables par trop d’organisations sur simple requête – et notamment par les forces de l’ordre, sans avoir à justifier d’une cause, d’une suspicion ou autre -, transforment des données administratives et les services sociaux en extension des systèmes de police et de justice. L’absence d’une protection des données de ce registre, nous rappelle combien toute base de données créée pour répondre à un objectif finit toujours par être utilisée pour d’autres objectifs… Les bases de données coordonnées sont des centres de tri qui rendent ceux qui en sont l’objet « plus visibles, plus traçables, plus prévisibles ». « Les personnes ciblées émergent désormais des données » : les personnes jugées à risque sont codées pour la criminalisation. Si ces systèmes produisent certes des chiffres pour mieux orienter les budgets, les données ne construisent pas d’hébergements.

Le dernier exemple que prend Virginia Eubanks est une enquête sur le fonctionnement d’un outil de prédiction du risque de maltraitance et d’agression d’enfants, développé par le bureau de l’enfance, de la jeunesse et des familles du comté d’Allegheny (Pennsylvanie). Elle nous plonge dans le quotidien des travailleurs sociaux d’un centre d’appel à la recherche d’informations sur les dénonciations qu’ils reçoivent, là encore, via une multitude de bases de données : provenant des services du logement, de la santé, de la police, de l’enseignement… Elle explore comment le système prioritise certains critères sur d’autres, comme l’âge des enfants et surtout, le fait que les familles soient déjà sous surveillance des services sociaux. Elle détaille également longuement l’histoire de cet outil prédictif, développé par Rhema Vaithianathan (@rvaithianathan), directrice du Centre pour l’analyse de données sociales de l’université d’Auckland en Nouvelle-Zélande qui s’appuie sur plus de 130 variables pour produire un score de risque allant 1 (le plus faible) à 20… Un programme abandonné par la Nouvelle-Zélande du fait de son manque de fiabilité et de l’opposition qu’il suscita. Dans les pages qu’elle consacre à ce système, Virginia Eubanks prend le temps de nous montrer comment les travailleurs sociaux interprètent les informations dont ils disposent, comment les familles sont sommées de répondre aux enquêtes sociales que ces alertes déclenchent. Elle souligne combien les données censées être neutres cachent une succession d’appréciations personnelles. Elle souligne également combien le système peine à guider celui qui mène enquête suite à un signalement. Combien certains critères ont plus de poids que d’autres : à l’image du fait de recevoir un appel pour un enfant pour lequel le centre a déjà reçu un appel sur les deux années précédentes ou qui a déjà été placé. Elle souligne les limites du modèle prédictif construit qui produit chaque année de trop nombreux faux positifs et négatifs. Comme le soulignait la mathématicienne Cathy O’Neil @mathbabedotorg), les choix qui président aux outils que nous développons reflètent toujours les priorités et les préoccupations de leurs concepteurs. Et la prédictivité est d’autant moins assurée quand nombre de variables sont subjectives. Qu’importe, comme le soulignait une récente enquête du New York Times, l’outil, malgré ses défauts, semble prometteur. Pour ses concepteurs, il nécessite surtout d’être peaufiné et amélioré. Ce n’est pas le constat que dresse Virginia Eubanks.

Eubanks montre combien l’outil mis en place estime que plus les familles recourent à l’aide publique, plus le score de risque progresse. Le système mis en place s’intéresse d’ailleurs bien plus à la négligence dans l’éducation des enfants qu’à la maltraitance ou qu’aux abus physiques ou sexuels des enfants. Or, rappelle la chercheuse, « tous les indicateurs de la négligence sont aussi des indicateurs de pauvreté » : manque de nourriture, de vêtements, de soins de santé, habitation inadaptée… Elle pointe également la grande ambiguïté de ces programmes, à la fois juge et partie, qui ont souvent deux rôles qui devraient être distingués : l’aide aux familles et l’enquête sur les comportements. Trop souvent explique-t-elle, les familles pauvres échangent leur droit à la vie privée contre l’obtention d’aide. Pour Eubanks, on est plus là dans un profilage de la pauvreté que dans un profilage de la maltraitance : le modèle confond la parenté avec la parenté pauvre. Le système voit toujours les parents qui bénéficient d’aides publiques comme un risque pour leurs enfants. Eubanks souligne aussi l’inexistence d’un droit à l’oubli dans ces systèmes : toute information entrée dans le système est définitive, même fausse. Le système enregistre des décisions sans traces d’humanités. Pire, encore, le score de risque se renforce : quand une bénéficiaire d’aides est devenue mère, son enfant s’est vu attribuer un fort taux de risque, car sa mère avait déjà eu des interactions avec les services sociaux quand elle était elle-même enfant. La reproduction de la surveillance est bouclée.

Déconstruire la boucle de rétroaction de l’injustice

De son observation patiente, la chercheuse dresse plusieurs constats. Partout, les plus pauvres sont la cible de nouveaux outils de gestion qui ont des conséquences concrètes sur leurs vies. Les systèmes automatisés ont tendance à les décourager de réclamer les ressources dont ils ont besoin. Ces systèmes collectent des informations très personnelles sans grande garantie pour leur vie privée ou la sécurité des données, sans leur ménager les moindres contreparties (aucun SDF référencé dans le répertoire de Los Angeles par exemple n’a conscience qu’il n’est jamais ôté de cette base, même s’ils retrouvent un logement… et peut nombreux sont ceux qui ont conscience de la constellation d’organismes qui ont accès à ces informations).

Tous les systèmes caractérisent les plus démunis comme personne à risques. Tous ces systèmes rendent chacun de leur mouvement plus visible et renforcent la surveillance dont ils sont l’objet. Ils visent plus à « manager les pauvres qu’à éradiquer la pauvreté ». Enfin, ces systèmes suscitent très peu de discussion sur leurs réels impacts et leur efficacité. Or, ils font naître des « environnements aux droits faibles », où la transparence et la responsabilité politique semblent absentes.

Pourtant, rappelle-t-elle, la pauvreté n’est pas un phénomène marginal. La pauvreté en Amérique n’est pas invisible. 51 % des Américains passent une année de leur vie au moins dans une situation de pauvreté. La pauvreté n’est pas une aberration qui n’arrive qu’à une petite minorité de gens souffrants de pathologies. Si les techniques de surveillance de la pauvreté ont changé, les résultats sont les mêmes. « Les institutions de secours et leurs technologies de contrôle rationalisent un brutal retour à  une forme d’asservissement en sapant les pouvoirs des plus pauvres et en produisant de l’indifférence pour les autres ».

« Quand on parle de technologies, on évoque toujours leurs qualités. Leurs promoteurs parlent de technologies disruptives, arguant combien elles secouent les relations de pouvoirs instituées, produisant une gouvernementalité plus transparente, plus responsable, plus efficace, et intrinsèquement plus démocratique. » Mais c’est oublier combien ces outils sont intégrés dans de vieux systèmes de pouvoirs et de privilèges. Ces systèmes s’inscrivent dans une histoire. Et ni les modèles statistiques ni les algorithmes de classement ne vont renverser comme par magie la culture, la politique et les institutions.
La métaphore de l’hospice numérique qu’elle utilise permet de résister à l’effacement du contexte historique, à la neutralité, que la technologie aimerait produire. L’hospice numérique produit les mêmes conséquences que les institutions de surveillance passées : elle limite le nombre de bénéficiaires des aides, entrave leur mobilité, sépare les familles, diminue les droits politiques, transforme les pauvres en sujets d’expérience, criminalise, construit des suspects et des classifications morales, créé une distance avec les autres classes sociales, reproduit les hiérarchies racistes et ségrégationnistes… Sa seule différence avec les institutions d’antan est de ne plus produire de l’enfermement physique. Certainement parce que l’enfermement dans les institutions de surveillance a pu produire des solidarités qui ont permis de les combattre… Les outils numériques produisent non seulement de la discrimination, mais aussi de l’isolement entre ceux qui partagent pourtant les mêmes souffrances.

Les problèmes sont toujours interprétés comme relevant de la faute du demandeur, jamais de l’Etat ou du prestataire. La présomption d’infaillibilité des systèmes déplace toujours la responsabilité vers l’élément humain. Elle renforce le sentiment que ces systèmes fonctionnent et que ceux qui échouent dans ces systèmes sont ingérables ou criminels. Ces systèmes produisent une « classification morale ». Ils mesurent des comportements non pas individuels, mais relatifs : chacun est impacté par les actions de ceux avec qui ils vivent, de leurs quartiers, de leurs relations… En cela, l’impact de ces modèles est exponentiel : les prédictions et les mesures reposent sur des réseaux relationnels, qui ont un potentiel contagieux pareil à des virus. Ces modèles distinguent les pauvres parmi les pauvres. La classe moyenne ne tolérerait pas qu’on applique des outils de ce type sur elle. Ils sont déployés à l’encontre de ceux qui n’ont pas le choix.

Virginia Eubanks insiste : ces hospices numériques sont difficiles à comprendre. Les logiciels et les modèles qui les font fonctionner sont complexes et souvent secrets. D’où la nécessité d’exiger l’ouverture et le libre accès au code qui les font fonctionner. Ils sont massivement extensibles et évolutifs. Ils peuvent se répandre très rapidement. Ils sont persistants et sont très difficiles à démanteler et ce d’autant qu’ils s’intègrent et s’enchevêtrent les uns avec les autres, tout comme l’infrastructure des innombrables outils de Google, rendant toujours plus difficile pour l’utilisateur de s’en passer. ‘Une fois que vous brisez les fonctions des travailleurs sociaux en activités distinctes et interchangeables, que vous installez un algorithme de classement et un système d’information que vous intégrez dans tous vos systèmes d’information, il est quasiment impossible d’en renverser le cours (…), tout comme produire un chiffre qui prédit le risque devient impossible à ignorer ». A mesure que ces technologies se développent, « elles deviennent de plus en plus difficiles à défier, à réorienter, à déraciner ». Les hospices numériques sont éternels. Alors que les enregistrements papier, du fait de leur physicalité et des contraintes de stockage qu’ils impliquaient, pouvaient permettre à ceux qui étaient enregistrés d’accéder à un droit à l’oubli, les bases de données numériques construisent des enregistrements éternels, et d’autant plus éternels qu’elles sont interreliées. Et cet enregistrement éternel est une punition supplémentaire, qui intensifie les risques de fuites de données et de divulgation.

Le risque bien sûr est que les technologies expérimentées sur les pauvres deviennent notre lot commun, soient demain utilisées sur chacun d’entre nous. Aujourd’hui, seuls les plus pauvres sont placés sous surveillance, mais ces outils sont là pour destituer demain chacun d’entre nous, prévient la chercheuse. Nous vivons dans des sociétés qui n’ont pas l’usage des plus âgés ou des invalides. « Nous mesurons la valeur humaine seulement sur la capacité à gagner sa vie ». « Nous voyons le monde comme une rivière sanglante de compétition ». Et Eubanks de dénoncer, à la suite d’Oscar Gandy, la « discrimination rationnelle », cette façon que nous avons d’ignorer les biais qui existent déjà. « Quand les outils d’aide à la décision automatisés ne sont pas construits pour démanteler explicitement les inégalités structurelles, elles les augmentent, les précipitent, les étendent, les intensifient. »

« Les ingénieurs qui construisent ces outils attirent notre attention sur les biais qui impactent leurs systèmes. Indirectement, ils font retomber leurs responsabilités sur la société, sans voir que le racisme et le comportement de classe des élites sont « mathwashés » (blanchis par les mathématiques, comme les pratiques de Greenwashing, c’est-à-dire qui se donnent une image de responsabilité par les mathématiques – NDT), c’est-à-dire neutralisés par la mystification technologique et la magie des bases de données ». Les nouveaux outils high-tech sont vus comme de simples mises à jour administratives, sans conséquence politiques. Ils ne sont montrés que comme des solutions anodines pour améliorer l’efficacité des systèmes, alors que les transformations qu’ils proposent sont bien plus radicales. Comme le soulignait Rhema Vaithianathan, la conceptrice du système prédictif de maltraitance : « d’ici 2040, le Big data devrait avoir ratatiné le secteur public jusqu’à n’être plus reconnaissable ». Comme le confesse Eubanks : « Je trouve troublant la philosophie qui voit les êtres humains comme des boites noires inconnaissables et les machines comme transparentes. Ce me semble être un point de vue qui renonce à toute tentative d’empathie et qui verrouille toute possibilité de développement éthique. L’hypothèse qui veut que la décision humaine soit opaque et inaccessible est un aveu que nous avons abandonné la responsabilité que nous avons à nous comprendre les uns les autres. »

Le problème, souligne encore la chercheuse, est que ces systèmes se développent. Les systèmes prédictifs se déploient : dans la justice, la police, les services sociaux, scolaires… Les bases de données deviennent la matrice du fonctionnement de nos sociétés.

Eubanks souligne très bien combien les garanties sont trop souvent absentes. Elle pointe les apports des principes dont nous bénéficions, en Europe ou en France, comme l’interdiction d’interconnexion des bases de données, le droit à l’oubli, les droits à la protection de la vie privée et notamment le fait que le stockage et l’exploitation des informations doivent être limités par leur finalité ou leur pertinence. Autant de garanties qui ne sont pas si fortes de l’autre côté de l’Atlantique. Pour Virginia Eubanks, face à ces technologies de l’efficacité, il est plus que nécessaire de protéger les droits humains. D’offrir des garanties, des contreparties et des contre-pouvoirs aussi puissants que le sont ces outils. Comme le souligne son travail : nous en sommes bien loin.

Pour Virginia Eubanks, il nous faut changer le discours et le regard sur la pauvreté. Il faut rendre l’assistance publique moins punitive et plus généreuse. Il est aussi nécessaire de développer des principes de conception techniques qui minimisent les dommages. Elle propose ainsi un intéressant serment d’Hippocrate pour les data-scientists, les ingénieurs et les responsables administratifs. Et esquisse un standard éthique minimum : est-ce que l’outil que je développe augmente l’autodétermination et les capacités des pauvres ? Est-ce que cet outil serait toléré si sa cible n’était pas des personnes pauvres ?

Bien sûr les observations de Virginia Eubanks ont lieu dans un autre contexte que le nôtre. On peut se rassurer en se disant que les lacunes qu’elle pointe ne nous concernent pas, que nous avons d’autres réglementations, que notre système n’est pas aussi libéral. Certainement. A la lecture du livre, je constatais surtout pour ma part, que je ne connaissais pas les équivalents français ou européens des systèmes que décrivait Eubanks. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils n’existent pas ou que leur automatisation n’est pas en cours.

Virginia Eubanks signe une analyse radicalement différente de celles que l’on voit d’habitude autour des nouvelles technologies. C’est bien sûr un livre politique. Tant mieux : il n’en est que plus fort. Il me rappelle pour ma part la synthèse que Didier Fassin avait fait de ses travaux autour de la police, de la justice et de la prison, dans son remarquable réquisitoire Punir, une passion contemporaine, où il montrait combien la sévérité de nos systèmes pénitentiaires, policiers et judiciaires renforçait l’injustice et les inégalités, en dénonçant combien la justification morale de la punition ne produit qu’une répression sélective.

La chercheuse américaine pointe en tout cas combien la technologie est trop souvent « un mirage », comme le souligne sa consoeur danah boyd, qui nous masque les coûts réels des systèmes, leurs impacts sur les gens. Le travail ethnographique de Virginia Eubanks rend visible la politique derrière les outils. Elle nous montre que pour comprendre les systèmes, il ne faut pas seulement se plonger dans le code, mais regarder leurs effets concrets. Aller au-delà des bases de données, pour constater ce qu’elles produisent, ce qu’elles réduisent. Comme le souligne le journaliste Brian Bergstein dans une tribune pour la Technology Review, « l’instabilité déjà causée par l’inégalité économique ne fera qu’empirer si l’Intelligence artificielle est utilisée à des fins étroites ». Nous y sommes déjà !

Hubert Guillaud

Catégories: Veille et actualités

M@rsouin recrute son coordinateur/sa coordinatrice

Bretagne - MARSOUIN - ven, 12/01/2018 - 11:56

Le coordinateur ou la coordinatrice a pour mission d'animer le réseau des chercheurs membres du Groupement d'intérêt scientifique (GIS) M@rsouin et de coordonner les différentes activités du GIS : projets de recherche, projets de l'observatoire des usages numériques. Il ou elle devra de surcroît, assurer un certain nombre de tâches et de missions ayant trait à l'organisation du groupement en lien avec la direction scientifique du GIS :

  • la gestion du budget et de la relation avec les financeurs (Région Bretagne principalement).
  • la gestion administrative courante (interaction avec les services financiers de l'école IMT Atlantique auquel le GIS est rattaché).
  • l'animation du conseil scientifique (organisation des séances et compte rendu des réunions du CS)
  • la gestion de l'appel annuel à projets de recherche, le suivi de ces projets et leur valorisation
  • les relations avec les chercheurs membres du réseau : veille scientifique sur les transformations numériques de la société (diffusion des appels à contribution, articles et projets de recherche, interface entre chercheurs et acteurs publics, associatifs et du monde économique)
  • l'accompagnement de l'équipe de l'observatoire des usages numériques dans ses différentes activités : conduite et valorisation des enquêtes quantitatives et qualitatives, organisation du séminaire annuel, etc.
  • la recherche de contrats et montage de projet régionaux, nationaux, européens.
  • la supervision des modes de communication (site, réseaux sociaux)
  • la représentation du GIS dans des manifestations publiques

Évoluant dans un environnement de recherche, le ou la candidate devra posséder un doctorat en sciences sociales (éventuellement en voie d'achèvement, et si possible sur des thématiques en lien avec les usages numériques) ou une expérience solide dans le milieu de la recherche en sciences sociales.

La compréhension, sinon la maîtrise, des techniques d'analyse quantitative de données (statistiques descriptives, économétrie) serait grandement appréciée.

Qualités requises : autonomie, sens des responsabilités, excellentes capacités rédactionnelles, aisance dans la prise de parole en public, goût marqué pour le travail en équipe pluridisciplinaire.
Une bonne maîtrise de l'anglais est souhaitable.

Caractéristiques du poste :
Le poste est un CDD temps complet de droit public de 12 mois reconductible (pour une durée totale maximale de 5 ans). Il est basé à Brest. La rémunération sera fonction du niveau de diplôme et de l'expérience.

Description de l'environnement de travail
Le Groupement d'Intérêt Scientifique M@rsouin (Môle @rmoricain de recherche sur la société de l'information et les usages d'Internet) a été créé en 2002. Financé par le Conseil régional de Bretagne, ce GIS pluridisciplinaire regroupe les chercheurs en Sciences humaines et sociales des sept universités et de trois grandes écoles qui travaillent sur les usages numériques.

L'équipe du GIS travaille à IMT Atlantique (campus de Brest), sur le technopôle de Plouzané, accessible en transports en commun (tram et bus).
Le campus brestois d'IMT Atlantique est un environnement de travail agréable, au bord de la rade de Brest.

Pour candidater
CV et lettres de motivations sont à envoyer à contact[at]marsouin.org
Entretiens de recrutement à partir du 19 février pour une prise de poste début avril.

Le calendrier marketing : l’outil indispensable des CM

Blog e-tourisme - ven, 12/01/2018 - 08:00

Chaque année le même rituel pour les community managers : préparer son planning éditorial. Chaque année le même casse tête : trouver les éléments incontournables de sa structure/son territoire sur lequel il va falloir communiquer. Heureusement pour les community managers, les agences de communication sortent leur calendrier marketing : une pépite qui va vous permettre de gagner du temps, de l’argent et de la fidélisation ! 

 

Qu’est-ce-qu’un calendrier marketing ? 

C’est un outil dont se servent particulièrement les agences de marketing. Il permet de répertorier et d’identifier les principaux événements qui auront lieu pendant l’année. Ces événements impactent forcément l’activité commerciale et feront ainsi preuve d’une communication particulière. Ce calendrier permet ainsi d’anticiper et d’organiser les actions pour l’année à venir.

Si chaque mois dispose de son activité “traditionnelle” : la fameuse Galette des rois en janvier, la Saint Valentin en février, la Saint Patrick en mars … Il y a bien sûr des événements plus insolites tels que la fête du Pop Corn le 17 janvier, la journée du Nutella le 5 février ou encore la journée sans Facebook le 28 février. 

 

Pourquoi utiliser un tel calendrier ? 

Ces évènements sont de bonnes occasions pour faire parler de soi ou plus simplement pour créer du contact avec ses clients. Sans compter que ce calendrier permet d’anticiper, de s’organiser et de mettre en place des actions commerciales ainsi qu’une communication bien ciblée. 

Par exemple, cet hiver, en décembre 2017, l’Office de Tourisme de Saint Jean de Mont en Vendée et celui de Luxeuil-les-Bains en Haute-Saône ont profité de la journée des pulls de noël pour faire parler d’eux en lançant des concours photos. Pour rappel, l’article complet est à retrouver ici

Si chaque événement permet de créer une action marketing comme pour les Offices précédents, cela permet également de valoriser certains produits et artisans de son territoire. Comme des boulangers lors de la galette des rois ou encore des restaurants proposant des menus spéciaux pour la Saint Valentin. 

 

Comment utiliser un tel calendrier ? 

Un calendrier marketing ne s’utilise pas tel quel mais doit être complété par les événements relatifs à sa structure ou à son territoire. Une fois tous ces événements relevés il faut voir si ils correspondent au calendrier de l’entreprise puis si c’est le cas, fixer un objectif cohérent pour chacun d’entre eux.

Cet objectif peut être divers : générer du trafic, fidéliser un public, informer des personnes, générer des ventes … Cet objectif peut alors se développer en action marketing pour laquelle il faut définir un canal (réseaux sociaux, promotion sur le web, publication papier …) et une méthode appropriée (renseignements informatifs, jeux concours, invitations …).

 

Vous en entendez parler depuis plus de 5 minutes alors le voici, l’un des fameux calendrier marketing de l’année 2018. Celui-ci a été fait par l’agence Marie Antoinette, c’est l’un des premiers à sortir mais il en existe pleins d’autres !

Calendrier des dates à ne pas manquer en 2018 from Emily Bass

 

Quant on voit l’ampleur qu’on pris certains mouvements comme le Black Friday, on se dit que ce calendrier va peut être bien nous être utile pour préparer nos publications ! 

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[Recrutement] Maître.sse de conférences Innovation Numérique et Système d'Information, IAE de Nantes

Bretagne - MARSOUIN - mar, 09/01/2018 - 16:12

L'IAE de Nantes recrute un / une maître.sse de conférences en Innovation Numérique et Système d'Information. Retrouvez ci-joint la fiche de poste correspondante.

Fiche de poste

[Séminaire] Web scraping, extraction de contenus de sites internet et analyses

Bretagne - MARSOUIN - ven, 05/01/2018 - 17:08

Le cinquième séminaire du cycle de rencontres autour du traitement et de l'analyse de données quantitatives en SHS se tiendra le 25 janvier 2018 de 14h à 16h, dans la salle C219 à l'UFR des Lettres et Sciences Humaines à Brest.. Il aura pour thème "Web scraping, extraction de contenus de sites internet et analyses", et sera animé par Jean-Baptiste PRESSAC et Bénédicte HAVARD DUCLOS. Contact et inscriptions : laurent.mell@univ-brest.fr

Voir en ligne : Site du séminaire

Contribue, toi aussi, à l’obsolescence programmée

Blog e-tourisme - ven, 05/01/2018 - 07:40

Si vous prenez la peine de lire ce billet, vous comprendrez assez vite toute l’ironie de mon choix de titre. À l’origine de cette idée de sujet, les nombreuses sollicitations de conseils reçues ces derniers mois à propos de la réalité virtuelle.
Le temps passe, les technologies évoluent mais les erreurs restent les mêmes: on part de la techno pour aller vers l’expérience; pire, on fait parfois de la technologie pour la technologie. Résultat des courses ? De l’argent, public ou privé, jeté par les fenêtres et une grosse impression d’avoir bossé dur pour rien de bien séduisant à l’arrivée.
Un peu comme si on programmait nous-même l’obsolescence, voire pire, l’échec, de nos initiatives techno-délirantes, qui avaient pourtant l’air si chouettes sur papier… On continue comme ça ou on se réveille ?

Le César est attribué à…

Je ne sais pas comment vous avez géré le truc en France mais du côté wallon, il y a six ou sept ans, tout le monde y est allé de sa collection de QR codes, ces trucs “géniaux, ultra-faciles d’utilisation et sur lesquels nos mobinautes hyperconnectés allaient se ruer”. En quelques mois, la Wallonie est ainsi devenue un grand parc d’attraction thématique: QR-CodeLand.

Aujourd’hui tous les territoires voudraient oublier l’argent et l’énergie investis dans ce déploiement à grande échelle de ce qui n’a jamais été qu’un échec retentissant: car non, personne ne s’est rué sur ces QR-codes et notre internaute/mobinaute fainéant a vite compris que ces hiéroglyphes du 21è siècle lui faisaient perdre plus de temps qu’autre chose.
Pour comprendre les raisons, pourtant évidentes, de cet échec, je vous renvoie à cet excellent article (en anglais) de Stanley Tan: The One Reason Why QR Codes Failed . Sa réponse: because it sucked. Je vous laisse le soin de traduire. Bref, les QR-codes reçoivent le César du développement foireux à grande échelle.

Et si on en remettait une couche ?

Je vous le disais en introduction, ces derniers temps, beaucoup de destinations ou de structures touristiques (parcs naturels, musées, châteaux,…) me demandent plus ou moins: “ce serait bien pour nous la réalité virtuelle ?”. La question est posée moins naïvement (quoique…) mais je ne vais pas entrer dans les détails car là n’est pas le cœur du problème. En effet, si ces personnes viennent me voir c’est le plus souvent parce que parmi les décideurs dont elles dépendent, il y en a eu un ou deux qui ont vaguement entendu parler de VR dans un salon ou lors d’une conférence de 15 minutes et qui sont depuis lors intimement con(-)vaincus que c’est la technologie miracle qui va donner au village de Tombay-sur-Lecuq la notoriété de Dubaï.

Évidemment, les pros du tourisme ont de gros doutes (les vrais pros, ceux du terrain, pas les gentils élus) et ils viennent surtout me voir pour obtenir des arguments pour expliquer diplomatiquement à monsieur le vice-président du C.A. que ce n’est peut-être pas la meilleure idée du monde. Car une fois encore dans ce cas, on est sur le point de commettre l’erreur tragique de partir de la technologie pour créer l’expérience (foireuse au demeurant, la plupart du temps, quand on s’y prend de la sorte).

Le parallèle entre les chiens et la technologie

Il faut bien sûr suivre les innovations technologiques de près et ne pas prendre de retard mais il ne faut pas non plus oublier à quel point une technologie peut rapidement être dépassée. À l’instar du chien, dont on dit par anthropomorphisme, que pour connaître son âge “humain”, il faut le multiplier par 7, vous pouvez appliquer le même facteur multiplicateur à une technologie: ce super gadget qui a épaté votre vice-président lors de ce salon en juin dernier a déjà pris un sérieux coup de vieux: vous ne trouverez plus de journaliste qui se déplacera pour “ça” en février prochain et vos visiteurs auront déjà testé le “truc” en de nombreux endroits…

Ce qui importe, ce n’est pas la technologie mais bien le scénario expérientiel que vous voulez faire vivre à vos visiteurs.

Bref, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit: la réalité virtuelle peut être pertinente mais à condition de permettre à l’utilisateur de vivre une expérience particulière et bien scénarisée (je vous renvoie à l’effet Waouh dans mon billet précédent).

Ma meilleure expérience avec “un peu de techno dedans”

Vous voulez réussir votre projet innovant, voici mes conseils: lâchez prise, soyez créatifs et imaginez une expérience magique et audacieuse pour vos visiteurs. Une fois votre scénario ficelé, les technologies, peut-être même pas très nouvelles, les plus adéquates pour le soutenir apparaîtront comme des évidences. Et ça, ce sera le job des prestataires techniques; le vôtre c’est d’être créatifs. Au final, ce sera peut être de la réalité virtuelle ou peut-être tout simplement un jeu de sons et de lumières qui aurait déjà été possible techniquement il y a vingt ans de cela: ce n’est pas la techno qui déclenche le “waouh” mais bien le déluge d’émotions et la qualité du scénario !
À ce titre, je garde un souvenir exceptionnel d’une réelle expérience vécue au Québec, au Parc de la Gorge de Coaticook, grâce à Foresta Lumina, un parcours nocturne illuminé qui transcende la notion de balade dans un parc naturel. La technologie est bien présente (et les émotions, je vous le garantis, sont au rendez-vous; la magie opère !) mais elle est parfois simplissime: projections et jeux d’éclairages. À d’autres moments, elle est effectivement plus complexe mais toujours au service d’un scénario, d’une histoire bien établie, réfléchie, point de départ de ce projet pour son maître d’œuvre, la société Moment Factory. La vidéo ci-dessous fait 22 minutes et vous expliquera les détails de cet ambitieux développement. Si c’est trop long pour vous, Youtube regorge de videos plus courtes concernant Foresta Lumina.

Bon courage dans vos projets et bonne route ! Mais surtout, ne mettez pas la charrue technologique avant les bœufs de la créativité !

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De très bonnes vidéos avec Filmic Pro

Blog e-tourisme - mer, 03/01/2018 - 09:00

Les applications permettant de réaliser des vidéos de qualité sont nombreuses. Parmi celles qui sortent du lot, Filmic Pro, utilisable à la fois par iOS et Android. De plus, si vous possédez un stabilisateur, elle est compatible avec l’Osmo Mobile de DJI, activé par Bluetooth. Sur ce dernier point, précisons que cette application dispose d’une stabilisation interne qui s’ajoute à la stabilisation optique de votre smartphone.

Cette application vidéo offre clairement les ressources d’une caméra professionnelle. Voilà qui peut enterrer l’apprentissage du tournage et du montage via des outils séparés : caméra, reflex vidéo, logiciel de montage sur un pc ou mac.

Pour des vidéos à réaliser, à monter et à diffuser en autonomie depuis le terrain, ce qui est fréquemment le cas dans les offices de tourisme, il ne suffit plus que d’un très bon smartphone, d’un trépied ou perche téléscopique. Vous pouvez ajouter un micro cravate pour les interviews et un micro externe pour l’ambiance. Seulement si votre smartphone conserve une prise jack (ce n’est plus le cas des derniers modèles d’iPhone).

Filmic Pro vous permet d’intervenir sur les réglages comme pour une caméra ou un réflex numérique : balance des blancs, vitesse d’obturation, Iso, exposition, température des couleurs. Ici un exemple de réalisation dans les rues de Madrid avec alternance de vidéos et de photos insérées, bien que je trouve que l’on frise parfois la sur-exposition et d’autres fois la sous-exposition. 

Prise en main

Comme pour toutes les actions de tournage, il convient d’anticiper les prises de vue : 

  • sujet défini en amont
  • cadrage et éléments de composition
  • éléments sonores 

Avant de tourner, il convient donc d’écrire une histoire et d’imaginer les différents plans qui la composeront (plans larges, moyens, rapprochés, séquences…) afin d’alterner les plans et rendre l’histoire fluide.

Au bas de l’écran les fonctions prioritaires :

  • durée enregistrement
  • capacité stockage
  • entrée du son
  • batterie

Pour enregistrer le gros bouton blanc en bas à droite.
Comme ailleurs, vous déplacez le réticule carré à l’endroit où vous souhaitez assurer la meilleure netteté. Déplacer le réticule rond revient à choisir l’endroit où la lumière doit être ajustée automatiquement. Ensuite, on bloque chaque réticule à l’endroit choisi, il devient rouge ce qui signifie que les réglages sont verrouillés à ces endroits.

A partir du deuxième icône en bas en gauche, on fait apparaître sur l’écran deux modèles, à droite le réglage de la netteté (réticule carré), à gauche celui de l’exposition (réticule rond), en haut valeur ISO et en bas vitesse d’obturation, comme sur une caméra ou un appareil photo. On peut verrouiller l’une ou l’autre. L’exposition est mesurée par le signe A comme assistance en bas de l’écran et affiche les zébras (rouges pour les zones sur-exposées et bleues sous-exposées). Les zébras bleus et verts déterminent la netteté. On peut aller chercher un curseur sur la partie droite pour faire apparaître le zoom numérique en affichage verticale. Personnellement je trouve que l’on perd rapidement en qualité d’image en voulant zoomer. Il faut vraiment s’assurer d’une grande stabilité de prise de vue à ce moment-là. Mais un secours vous est apporté par une jauge horizontale verte en bas de l’écran dans la commande centrale.La balance des blancs est réglée automatiquement avec des ambiances apparentes dans les icônes jointes, mais on peut le faire soi-même à partir du bouton gauche des couleurs mêlées et en plaçant une feuille blanche devant l’écran et en appuyant sur le bouton AWB. 

La fonction engrenage

L’engrenage du bas, voir la petite vidéo de capture des commandes que j’ai réalisée, permet d’affiner les réglages du tournage. Restez sur sur des critères basiques : 

  • résolution : format 16/9, mais vous pouvez aussi filmer en 1/1 format carré à la Instagram, tout dépend de la diffusion voulue, en HD 1080p, mais si votre mobile est équipé faites-vous plaisir en 4 k, et Filmic Quality
  • vitesse d’enregistrement : 24 ou 25 images secondes pour être raccord avec les standards européens
  • audio : format AAC, choix du microphone
  • et différentes options notamment celles qui permettent de pré-visualiser et de raffiner vos rushes avant de les exporter ou de les envoyer vers votre caméra roll.

Vous pouvez choisir le format de prise de vues en fonction de la diffusion choisie. Le stockage, soit endogène à l’application, soit vers la galerie du smartphone (ma préférence pour monter sur une application extérieure, en l’occurence iMovie) permet de sauvegarder les vidéos vers Dropbox, Vimeo, Google Drive ou YouTube.

Des tutoriels sont proposés et permettent une bonne appréhension de la solution. Et une chaîne YouTube démontre toutes les possibilités pour les nouveaux venus. 

Et sinon pour en savoir plus sur l’utilisation, rien de tel que de visionner cette bonne vidéo pédagogique de Laurent Clause. L’application est vendue 16,99 euros dans l’Appstore ce qui en fait une solution chère à priori mais à mettre en parallèle du fait qu’elle permet de se libérer de l’achat d’une vraie caméra ou d’un appareil photo performant.

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Que 2018 soit une année intelligente et naturelle…

Blog e-tourisme - mar, 02/01/2018 - 08:00

Chères lectrices et lecteurs,

Toute la rédaction d’etourisme.info vous adresse plein de voeux de bonheur et de prospérité pour cette nouvelle année.

Une année 2018 qui sera marquée, si l’on en croit les commentateurs, par l’avènement de l’intelligence artificielle dans notre vie quotidienne. Est-ce pour le meilleur ou pour le pire?

Le blog n’échappe pas à cette grande discussion. En juin dernier, Nicolas faisait un point très précis sur le sujet : “intelligence artificielle, où en est-on dans le tourisme?“. Des chatbots aux traducteurs de poche, les applications dans nos métiers sont multiples, en effet.
Durant la trêve estivale, vous avez pu voir que l’intelligence artificielle donne le vertige, comme l’expliquait Paul.

Et puis, les participants aux #ET13 ont pu assister à cette mémorable Ginger Battle entre Pierre Eloy, défenseur de l’intelligence émotionnelle, et Antoine Chotard, partisan ardi de l’intelligence artificielle. 

Il vous faut revisionner cette vidéo car derrière la boutade, tout le débat autour de la place de l’humain dans le numérique est totalement présent. Aussi présent que le rappel des mutations bénéfiques apportées par le numérique.

Donc, 2018 serait donc l’année de l’avènement de l’intelligence artificielle, de la gestion fine de vos données client, des enceintes connectées dans votre chambre d’hôtel, de votre assistant personnel durant tout le voyage, et du chatbot à chaque étape de votre séjour… Pourquoi pas, finalement? Ainsi, plus de place à la surprise (aux mauvaises surtout) et plus de perte de temps…

Et si on était aussi juste naturels?

A l’heure des bonnes résolutions, je me prends à espérer que à coté de l’intelligence artificielle, on retrouve surtout du naturel dans notre façon de prendre des vacances. 

J’ai lu avec intérêt la semaine dernière le billet de Guillaume Cromer sur son blog id-tourisme.fr intitulé “minimalisme, bonheur et instagrammité dans le tourisme“. Guillaume s’interroge sur cette tendance à “marketer” tout ce qui est, ma foi, fort naturel… Et que demain, de simples vacances en camping ou en gite rural peuvent devenir une expérience étonnante si simplement on se met à les instagrammer et à en faire une belle vidéo.

Je nous souhaite donc, en cette année 2018, d’être toujours aussi intelligent, mais aussi simplement naturels…

 

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Bonnes Fêtes de fin d’année

Internet Actu - ven, 22/12/2017 - 16:00

Toutes les équipes de la Fing se joignent à celle d’InternetActu.net pour vous souhaiter de très bonnes Fêtes. Nous vous donnons rendez-vous en 2018. En espérant qu’elle ne sera pas aussi désespérante que le prévoit Bloomberg !

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[Enquête Artisans 2017] : Tour d'horizon numérique des entreprises artisanales bretonnes

Bretagne - MARSOUIN - ven, 22/12/2017 - 14:49

Du 12 au 27 septembre 2017 s'est déroulée la collecte des données de l'Enquête M@rsouin Artisans 2017. Cette enquête, réalisée via des entretiens téléphoniques, a réuni 1019 réponses des TPE artisanales bretonnes.
Les thèmes abordés dans cette édition sont l'équipement et les compétences informatiques des artisans, les usages des TIC au sein de l'entreprise et en mobilité, la visibilité de l'entreprise sur Internet, les pratiques de formation dans le domaine du numérique ainsi que la place accordée au numérique et son impact.

Ce premier article esquisse le paysage entrepreneurial de l'artisanat en Bretagne sous l'angle du numérique en reprenant les chiffres clefs des résultats de l'enquête quantitative.

L’IA destructrice : un reflet du modèle des startups ?

Internet Actu - ven, 22/12/2017 - 12:00

Ted Chiang, le brillant auteur de la nouvelle Histoire de ta vie, qui a inspiré le film Premier Contact, a fait dans un article pour Buzzfeed (et relayé par Boing Boing) d’intéressantes observations sur la crainte de la venue d’une IA superintelligente et destructrice. Une terreur partagée, rappelons-le, par bon nombre des entrepreneurs de la Silicon Valley, Elon Musk en tête.

Pour illustrer ses peurs, Elon Musk donne l’exemple d’une IA dont le but est de cueillir des fraises et qui en vient à détruire la civilisation pour couvrir toute la planète de son fruit favori (variation du même exemple depuis des « trombones », utilisés par Nick Bostrom).

Une hypothèse assez bizarroïde, dont la popularité, selon Chiang, tient au fait que les entrepreneurs numériques projettent dans un futur technologique le reflet de leur propre comportement. Ils ont, dit-il, « créé inconsciemment un démon à leur image, un croquemitaine dont les excès sont précisément les leurs. »

« J’avais l’habitude de trouver bizarre que ces IA hypothétiques soient censées être assez intelligentes pour résoudre des problèmes auxquels aucun humain ne pouvait trouver de solutions, mais se révélaient incapables de faire quelque chose que tout adulte est en mesure d’effectuer : prendre du recul et se demander si leur action actuelle est vraiment une bonne idée. Puis j’ai réalisé que nous sommes déjà entourés de machines qui démontrent un tel manque total de perspicacité, nous les appelons simplement des corporations. (…)

Réfléchissez-y : qui poursuit ses objectifs avec une concentration monomaniaque, inconsciente de la possibilité de conséquences négatives ? Qui adopte une politique de la terre brûlée pour augmenter sa part de marché ? Cette IA hypothétique cueilleuse de fraises ne fait que ce que chaque start-up technologique souhaite réaliser – croître à un rythme exponentiel et détruire ses concurrents jusqu’à obtenir un monopole absolu (…).

Des observateurs de cette industrie parlent de la nécessité pour les IA d’avoir un sens de l’éthique, et certains ont proposé que nous veillions à ce que les IA superintelligentes que nous créerons soient «amicales», ce qui signifie que leurs objectifs devront être alignés avec les objectifs humains. Je trouve ces suggestions ironiques étant donné que nous, en tant que société, n’avons pas réussi à enseigner aux entreprises le sens de l’éthique, que nous n’avons rien fait pour nous assurer que les objectifs de Facebook et d’Amazon étaient alignés sur le bien public. Mais je ne devrais pas être surpris. La question de savoir comment créer une IA amicale est simplement plus amusante à considérer que le problème de la réglementation de l’industrie, tout comme imaginer ce que vous feriez pendant une apocalypse zombie est plus amusant que de penser à la bonne manière de lutter contre le réchauffement climatique.

Et, citant le critique marxiste Fredric Jameson, Ted Chiang de noter qu’il « est bien plus facile d’envisager la fin du monde que celle du capitalisme… »

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Décoder, recoder, programmer, déprogrammer

Internet Actu - ven, 22/12/2017 - 07:00

A l’occasion de ses 10 ans, la Haute école d’art et de design de Genève organisait un étrange colloque convoquant designers, artistes, philosophes, théoriciens, cinéastes… pour tracer des « histoires d’un futur proche ». Une prospective aux frontières de la création et de la science. Parfois ébouriffante, parfois déconcertante. Retour sur une sélection de ces… narrations d’un futur qui est déjà là.

Métagénomique

On ne devrait plus avoir à présenter Kevin Slavin (@slavin_fpo). Slavin est le responsable scientifique de The Shed, un centre d’art new-yorkais. Il est le responsable et le fondateur du programme Playful System du Media Lab du MIT. Il est le cofondateur de Everybody at Once, une entreprise spécialisée dans le développement d’audience et les stratégies média et de l’entreprise Collective Decision Engines. Mais aucun de ces postes ne le définit vraiment. C’est un touche-à-tout iconoclaste qui a étudié la sculpture, paraît-il… Il en est bien loin. Il avait donné à Lift, en 2011, l’une des plus stimulantes conférences d’un événement qui en a produit beaucoup. Et sa présentation à la Head n’était pas sans écho à celle qu’il donna à Lift. L’obsession de Slavin reste visiblement de comprendre le pouls de nos villes, c’est-à-dire la manière dont nous y vivons et dont elles réagissent et nous montrent que nous y vivons.

Pourtant, il présente son obsession différent. « Ce qui me fascine le plus, c’est la nécessité étrange de comprendre ce qui est, en fait, réel », entame-t-il en citant le journaliste Philip Gourevitch. Et pour comprendre le réel, il faut parfois se déplacer loin de lui pour mieux y revenir.

Slavin attaque sa présentation par des images de Ballast Garden (vidéo), une installation de Maria Thereza Alves, créée à Bristol, qui fut l’un des grands ports britanniques, notamment pour le commerce triangulaire, celui des esclaves. À l’époque, pour équilibrer les bateaux, on chargeait leurs fonds de cales de terre et de cailloux, le ballast… Naviguaient ainsi, avec les marchandises et les hommes, des terres et des graines, que l’on retrouve notamment dans les épaves. Les semences contenues dans les ballasts ont participé à disséminer des plantes allogènes partout sur la planète. À Bristol, Alves a créé un jardin de plantes provenant d’Amérique, d’Afrique et d’Europe continentale qui sont devenues des plantes du paysage anglais. Une manière de souligner l’histoire de la flore, et ses liens intimes avec la colonisation et  l’histoire économique et sociale du port. Une manière d’interroger la colonisation et les migrations en en montrant d’autres aspects. Alors qu’aucun capitaine n’avait conscience de cette vie de fond de cale qu’ils ont disséminés aux quatre coins du monde.


Image : Kevin Slavin sur la scène de la conférence de la Head, photographié par Nicolas Nova.

De la même manière, nous ne sommes pas conscients de la vie que nous portons en nous, à l’image de la vie bactérienne présente dans notre microbiome. Or, 50 % à 90 % de notre matériel bactériologique ne nous appartient pas, n’est pas humain… Or, il influe sur nos comportements, nos sensations. Les recherches scientifiques soupçonnent de plus en plus que cette flore bactérienne jouerait un rôle important dans le développement d’une grande variété de maladies, rapportait le New York Times. Si le séquençage ADN par exemple, nous permet de comprendre de mieux en mieux notre matériel génétique (et ce alors que son coût le rend de plus en plus accessible), nous avons encore des efforts à faire pour analyser « le jardin de notre microbiome ».

Pour Kevin Slavin, il nous faut nous intéresser à une métagénomique, pour comprendre la soupe bactérienne dont nous sommes faits. Nous avons non seulement besoin de créer un catalogue génétique de la planète, mais aussi de le comprendre. S’inspirant du travail des designers Timo Arnall et Jack Schulze cherchant à rendre visible les ondes radio qui nous entourent (voir notamment les vidéos de Timo Arnall), Slavin et ses équipes ont cherché à rendre visible le monde vivant invisible qui nous entoure.

Il évoque ainsi le travail du Laboratoire de Christopher Mason au Collège de Médecine de Weill Cornell (@mason_lab), spécialiste de la génomique fonctionnelle intégrative, et notamment de leur projet PathoMap, un travail de profilage moléculaire sur les 486 stations de métro de New York pour cartographier le microbiome et le métagénome à la surface des villes et créer une carte météorologique de surveillance des agents pathogènes bactériologiques de la ville, ceux avec lesquels chacun des New-Yorkais est en contact. Les chercheurs ont ainsi montré qu’il y avait des différences bactériennes entre l’Est et l’Ouest de Manhattan (voir la cartographie dynamique). Dans un article du New York Times, on apprend notamment que près de la moitié de l’ADN trouvé en surface des métros de New York ne correspondait à aucun organisme connu. Si le Bronx était l’arrondissement où il y avait la plus grande diversité d’espèces microbiennes, les organismes trouvés reflétaient le profil démographique et ethnique des quartiers. Des bactéries résistantes aux antibiotiques ont été trouvées dans 27 % des échantillons prélevés. Ils ont même trouvé des traces de peste et d’anthrax, sans qu’ils présentent de danger pour la santé. Dans une station de métro, innondée il y a plusieurs années, les chercheurs ont trouvé des bactéries provenant des eaux polaires. Signalons que le travail entamé par le laboratoire du professeur Mason a donné naissance à un projet global, MetaSub, visant à développer des recherches du même type dans les métros d’autres grandes métropoles de la planète.

Kevin Slavin évoque un autre projet développé par l’ALM Lab du MIT en coopération avec le Centre pour le microbiome du MIT et Openbiome et le laboratoire Senseable City du MIT  : Underworlds, qui s’est intéressé à l’analyse bactérienne des eaux usées en provenance des égouts de New York, pour en analyser les virus, les bactéries et les produits chimiques présents. L’idée est de proposer une plateforme pour faire de l’épidémiologie urbaine en temps réel par l’analyse des eaux usées via prélèvements et capteurs, afin d’analyser et surveiller la propagation des maladies infectieuses par exemple.

Autre projet encore, celui mené par Jessica Green (@jessicaleegreen), cofondatrice de l’entreprise Phylagen et du Centre de la biologie et des environnements construits de l’université de l’Oregon, qui s’est intéressée à la biologie des environnements fermés dans lesquels nous passons nos vies et notamment aux systèmes de ventilation et d’aération des environnements de travail. Leurs recherches visent à comprendre comment les environnements bâtis (matériaux utilisés, exposition lumineuse, sources d’air…) façonnent la composition de la diversité microbienne, soulignant que plus les environnements sont stériles et mécanisés, plus ils ont tendance à être pathogènes (sur le même sujet, plusieurs autres programmes existent, comme MicroBE.net, ainsi que les programmes complémentaires dédiés à l’étude des microbiomes domestiques et des microbiomes en milieu hospitalier) .

Reste que ces travaux sont difficiles, constate Kevin Slavin, notamment parce que nous sommes loin de disposer d’une cartographie biologique complète de la vie… La difficulté d’implémenter et de disposer de capteurs pertinents était également une autre difficulté. Et puis, Kevin Slavin a eut une idée en lisant dans la presse une histoire incroyable d’abeilles à Brooklyn qui faisaient plusieurs kilomètres pour se nourrir du sucre d’une usine de bonbons colorés, qui masquait en fait une culture… de marijuana.

Le miel produit par les abeilles est effectivement un très bon capteur de leur environnement. D’où l’idée d’utiliser les déchets des ruches comme capteur bactériologique. À l’occasion de la biennale d’architecture de Venise, il a mis au point une ruche métagénomique permettant de récolter les « débris d’abeilles », ces « citoyens scientifiques » de nos villes. Des plateaux stériles disposés en dessous des ruches permettent de récolter les rejets des abeilles qui peuvent être régulièrement analysés. Des ruches de ce type ont été disposées à New York, Sydney, Venise, Tokyo… comme l’expliquait Business Insider ou Wired. Et les données récoltées ont été utilisés pour construire des visualisations de données particulièrement originales.

« Les designers doivent créer la conscience du monde qui nous entoure », conclut Kevin Slavin. Ils doivent permettre de communiquer l’invisible à l’échelle du visible. « Les villes ont besoin de capitaines qui soient moins aveugles que ceux du commerce triangulaire pour mener à bons ports leurs équipages ». Stimulant programme !

Construire, déconstruire, reconstruire

Michael Hansmeyer est architecte et programmeur. Il utilise des algorithmes pour explorer les limites de l’impression 3D et imaginer de nouvelles formes architecturales, qu’il était jusqu’à présent impossible à bâtir. Il a exposé récemment, dans le cadre de l’exposition Imprimer le monde au Centre Pompidou, sa grotte numérique (vidéo). Depuis ses premiers travaux exploratoires, visant à revisiter l’archétype des colonnes par l’algorithmique, il invente des formes mutantes que l’homme ne pourrait dessiner ni construire. Des oeuvres étonnantes, dans lesquelles les spectateurs cherchent un principe ordonné impossible à trouver. Sa caverne imagine un espace habitable inédit, qui cherche à faire écho aux premiers habitats humains. Les oeuvres de l’architecte-programmeur cherchent à mettre en oeuvre une nouvelle complexité, en redéfinissant l’utilisation et la place de l’ordinateur dans le design. Plutôt que de contraindre le créateur, comme le font les programmes de conception assistée par ordinateur (CAO) qu’utilisent les architectes, l’ordinateur doit inspirer et libérer la création. Un travail qui fait écho à la critique qu’explore très bien Nicholas Carr dans Remplacer l’humain, qui consacre plusieurs pages à montrer que si la CAO a accéléré et simplifié la création architecturale, c’est uniquement en privilégiant une approche fonctionnelle au détriment de la créativité elle-même. Michael Hansmeyer en prend justement le contre-pied, en montrant qu’il faut se perdre dans l’ordinateur pour retrouver l’imprévu.


Image : la grotte de Michael Hansmeyer.

Mais le monde est-il si assimilable que cela ? Est-il réductible à ce qu’on peut en comprendre, en coder et en décoder ? L’une des plus émouvantes présentations de ces deux jours, était une vidéo d’un jeune réalisateur américano-thaïlandais, Korakrit Arunanondchai, « Painting with history in a room filled with people with funny names 4 », indisponible en ligne… un voyage énigmatique, onirique et envoûtant autour de sa grand-mère atteinte d’une maladie dégénérative. Inclassable et magique. Un voyage pour nous rappeler que le monde à nouveau, ne se réduit pas à ce qu’on en entend, mais peut-être plus à ce qu’on en ressent.

Décoder, recoder les images

Lauren Huret est une artiste et plasticienne suisse qui interroge les images que notre monde produit.

Ring est un film d’horreur japonais. C’est l’histoire d’une cassette VHS qui, si vous la visionnez, vous jette un sort : qui est de mourir dans les 7 jours. Le seul moyen d’échapper à sa malédiction consiste à faire passer la cassette à quelqu’un autre pour qu’il meure à votre place. Lauren Huret voit dans ce film, dont elle projette une scène au ralenti derrière elle, une métaphore des médias et de la manipulation des images. Le moment clef du film, où une jeune femme fantomatique rampe dans une forêt vers l’écran d’une télévision avant de passer au travers pour tuer le spectateur lui a longtemps été insoutenable, comme un révélateur direct de ce que nous font les médias : tuer les spectateurs. La télévision a toujours été pour elle un objet douteux, qui concentre les intentions cachées de ses créateurs. Ringo lui semblait l’allégorie négative et effrayante de ce que nous font les images, sans que nous spectateurs n’en connaissent le contre-sort. Or, les images nous modifient. Comme le souligne l’iconoclaste Pacôme Thiellement : « Plus nous regardons des images et plus notre âme pourrit ». Reste que pour Lauren Huret, le contre-sort a été de créer d’autres images.

Nous connaissons tous des images qui sont entrées en nous sans qu’on puisse s’en défaire. Des images maudites qui s’impriment dans notre esprit pour modifier notre perception et notre réalité et qu’on ne voudrait ne jamais avoir vues. Longtemps pourtant, la malédiction est restée orale, le sort qu’on jetait aux autres relevait d’un anathème qu’on professait par la seule parole. Désormais, les malédictions sont portées par des images qui restent gravées en nous à jamais. Le plus souvent ce sont des images de violence à l’encontre d’autres corps que les nôtres, comme le célèbre cliché de Nick Ut pris pendant la guerre du Vietnam d’une jeune fille brulée au napalm courant nue sur une route. En septembre 2016, cette célèbre photo a refait l’actualité suite à la polémique de sa censure par Facebook. Mais qui a enlevé cette image ?, interroge Lauren Hulet. Le logiciel de reconnaissance d’image de Facebook n’y a vu qu’une jeune fille nue plutôt qu’une atrocité historique. Pour l’historienne de l’art, Caroline van Eck, la technologie est fascinante, car elle amplifie une efficacité magique. Dans le cadre de la censure algorithmique de Facebook, la magie et la technologie semblent effectivement indissociables, car leur fonctionnement nous demeure incompréhensible, comme si des esprits vivaient derrière nos écrans.

À l’occasion d’une exposition pour le bicentenaire de Frankenstein à Genève, Lauren Hulet a produit un travail sur l’intelligence artificielle, qui semble elle-même un assemblage de multiples techniques, dont la définition varie d’un spécialiste à un autre. Comme Frankenstein est un collage de corps morts qui pose la question de l’identité de la créature produite, sa proposition a consisté à utiliser et détourner les images de Kylie Jenner sur Instagram pour questionner l’identité de la star qui s’y affiche. En quoi l’image toujours modifiée de la star, recouverte de filtres miraculeux, produit-elle une identité ? Pour elle, les logiciels produisent des images discordantes de la réalité. Les filtres de reconnaissance faciale semblent à la recherche de spectres de nous-mêmes en tentant de nous faire croire qu’ils ont un sens de la reconnaissance des visages plus développé que nous. Pour son prochain projet, elle souhaiterait rencontrer des modérateurs d’images, ces yeux qui regardent et nettoient pour nous les tréfonds du net, qui « pourrissent leurs âmes pour nous ». Ces personnes qui en Inde ou aux Philippines ont censuré l’image de Nick Ut qu’ils ne connaissaient pas.

« Chaque ingrédient que nous jetons sur le net est envisagé par quelqu’un, scruté et observé. Il nous faut regarder nos ordinateurs et nos téléphones avec un filtre halluciné, pour en révéler leurs intentions. »

Déconstruire les villes pour mieux les reconstruire

Le designer et urbaniste Dan Hill (@cityofsound), responsable du studio New Urban Narratives chez Arup, ne nous est pas inconnu. Nous avons souvent évoqué ses propos (voir notamment « La rue comme plateforme » ; « L’information ouverte appliquée aux transports » ; « Les futurs des infrastructures » ; « Villes : de la connexion à l’intermodalité »…).

« La technologie est souvent la réponse la question. Mais quelle était la question ? », attaque Dan Hill en reprenant la formule de que l’architecte Cedric Price tint dans une conférence en 1966, invitant son audience à reconsidérer l’impact du progrès technologique sur l’architecture. Pour les enfants par exemple, la technologie est une chose qui n’existe pas. Or, comme le disait très récemment le journaliste John Lanchester, « la technologie c’est avant tout des choses qui ne fonctionnent pas encore ». Il évoquait notamment les limites des interfaces vocales qui ne sont capables de faire que ce pour quoi elles sont programmées… Il faut être habitué aux dysfonctionnements de la technologie pour comprendre pourquoi elles ne fonctionnent pas et connaître les trucs et astuces qui les font fonctionner. Le problème quand on demande à Alexa d’augmenter le volume par exemple, est qu’il faut le demander avec un langage d’ordinateur : et donc lui demander de mettre le volume sur 3 ou 7, sur une échelle qui n’est pas vraiment indiquée par l’interface de l’appareil. Autre problème c’est que si vous demandez à l’appareil de mettre le son à fond (sur 10), vous ne pouvez plus lui demander de le baisser, car l’appareil ne vous entend plus ! L’autre problème souligne encore Dan Hill, c’est que le terme technologie désigne à la fois internet, un toaster ou mes lunettes ! Ce qui montre bien pour lui qu’on n’a pas encore concrètement cerné ce que c’est et ce que ce n’est pas.

Dans les villes, les technologies optimisent, substituent et engagent. On est capable par exemple de construire des navettes autonomes capables d’éliminer les véhicules privés, qui pourraient nous permettre d’envisager un avenir avec une mobilité plus intelligente et moins polluante… Mais c’est oublier que la technologie aussi distrait, exploite et extrait, comme le font Uber ou Airbnb dans la ville, qui extraient plus de richesses des lieux qu’ils exploitent qu’ils n’en apportent.

Du fait de la démultiplication de la technologie, on n’arrive plus à faire de la planification. Dans la volatilité, l’incertitude, la complexité et l’ambiguïté du monde où nous vivons, nous ne savons plus prédire ce qui va arriver, comme le constatait dès les années 90, l’armée américaine. La planification urbaine, pourtant si indispensable, n’arrive pas à s’adapter à cette nouvelle donne, estime Hill, en montrant comment le gouvernement britannique se trompait en estimant le déploiement des panneaux solaires dans le pays, qui a été bien plus rapide et massif qu’attendu, sous-estimant dramatiquement la capacité et la volonté des Britanniques à vivre d’une manière plus soutenable. L’enjeu, désormais, consiste plus à savoir s’adapter qu’autre chose. Comme le dit l’économiste Michael Spence, « en vérité, il est difficile de dire ce que sera le monde dans 10 ans. Le plus important est de rendre la transition la moins douloureuse et la plus efficace possible plutôt que de chercher à prévoir ce que sera le résultat ». L’enjeu n’est donc plus de faire de la planification, qui peine à s’adapter. Mais d’accompagner les transformations.

La planification urbaine a toujours été aérienne, top-down, peu adaptée à l’évolution… souligne l’urbaniste en évoquant Le Corbusier. La planification urbaine voyait la ville comme manipulable, coordonnable. L’enjeu et la réalité ne sont pourtant pas celle-là. La question est plutôt comment créer des infrastructures agiles qui s’adaptent à l’imprévu, à ce que l’on ne connait pas encore ? Comment créer du codéveloppement, de la co-conception, de la copropriété des infrastructures publiques, du bien public qui constituent les villes ?

Pas si simple, souligne l’architecte, en montrant la navette autonome EasyMile, testée à de nombreux endroits dans le monde. Dans certaines villes, une flotte de ce type de véhicule pourrait remplacer 80 % des déplacements que l’on accomplit aujourd’hui en voiture privée. Si ces réponses semblent pertinentes d’un point de vue écologique et économique, reste que pour l’instant ces navettes sont très lentes et s’adaptent assez peu au contexte complexe de la ville (elles roulent le plus souvent dans des voies ou sur des zones protégées comme des zones aéroportuaires ou des campus). Sans compter que leur adoption massive nécessiterait de trouver les modalités d’un profond changement culturel par rapport à nos usages massivement privés.

L’architecte et urbaniste Nicolas de Monchaux, l’auteur de Local code a montré dans son livre que la mise à jour des canaux inondables de San Francisco qui devrait coûter quelque 1,5 milliard de dollars pourrait être remplacée pour moins de la moitié de ce prix par l’utilisation de quel que 1500 micro-parcelles abandonnées, pour des effets à 90 % similaires, avec d’autres bénéfices comme la participation citoyenne et le développement de la végétation et de l’ombre sur ces parcelles disséminées dans toute la ville dont les habitants pourraient tirer partie et plaisir (voir les explications détaillées de Berkeley News et le travail de Nicolas Monchaux sur le repérage de friches urbaines). « Mais comment les villes peuvent-elles apprendre à faire cela ? 1500 petites choses plutôt qu’une seule grosse chose ? Depuis trop longtemps les villes ont pris l’habitude des solutions centralisées, des « Big Cheque Solution », plutôt que de distribuer des petits bouts de solutions », déplore l’urbaniste.

La même chose se déroule avec l’énergie. Désormais, on peut développer des microgrilles, avec des panneaux solaires sur les toits, des batteries dans les caves, sous forme de minicentrales locales coopératives, communautaires et indépendantes (comme le propose le pionnier Brooklyn Microgrid développé par LO3Energy). La même chose se développe dans l’habitat aujourd’hui, avec le développement de l’habitat coopératif qui représente 15 % des constructions annuelles à Berlin (soit environ 5000 unités par an), 30 % à Zurich… Un modèle d’autant plus intéressant que les constructions sont plus écologiques, les habitants plus divers et les loyers moins chers que les solutions traditionnelles.

Toutes ces nouvelles modalités nécessitent d’adapter les processus de l’urbanistique. Dan Hill en tire quelques règles. Ne pas planifier à l’ancienne, mais garder une boussole en tête et avoir une vision par étapes. « C’est comme d’être sur un petit bateau qui va vers le Pôle Nord, vous n’avez pas besoin de connaître ou de suivre exactement la route. Vous avez besoin d’une boussole qui vous indique le Nord et de vérifier votre boussole régulièrement. »

Avant on dessinait les villes du futur. Mais qui serait capable de dessiner Genève en 2050 ? Choisir une orientation permet de mieux s’y adapter au fur à mesure. Toutes les infrastructures de la ville n’ont pas le même rythme, la même durée de vie ou la même adaptabilité. Tous les quartiers n’évoluent pas de la même manière selon leurs spécificités. Certains peuvent être plus réactifs que d’autres. Sans compter que les rythmes des infrastructures changent également : les infrastructures énergétiques par exemple étaient des structures lentes et lourdes à déployer, à l’heure des microgrilles, ce n’est plus toujours le cas. Il faut donc prévoir que les choses peuvent être produites différemment (localement plutôt que globalement), peuvent rapporter différemment, peuvent s’approprier autrement.

Dan Hill donne un autre exemple de l’adaptabilité nouvelle des villes, en évoquant bien sûr Uber, qui dicte désormais la politique des villes. Mais à nouveau à qui appartiennent les voitures ? Où va la valeur ? Qui décide ? Où se fait la politique ? 25 % du prix de la course qu’on paye à un chauffeur Uber s’en va vers la Californie. Et demain avec les voitures autonomes d’Uber, tout l’argent partira vers la Californie. La multiplication des voitures avec chauffeur plus que de réduire le trafic, le ralentit. Uber optimise le trafic, mais c’est l’exact inverse de ce que cherchent à faire les villes, qui est plutôt de le réduire. Oslo, Barcelone, Paris… la plupart des villes travaillent à chasser les voitures de leurs centres-ville, et Uber les y ramène. La mobilité de demain n’est pas celle-ci, insiste Dan Hill, en citant Jean-Louis Missika, adjoint au maire de Paris qui estime que l’avenir est à la mobilité sous forme de services et souhaite la fin des véhicules privés à Paris d’ici 2020. S’il y a encore un long chemin à parcourir entre les paroles et les régulations effectives, reste que ce sont les politiques qui montrent comment ils souhaitent que la ville fonctionne à l’avenir, pas Uber ni Tesla.

Le problème, souligne Hill, c’est que nous n’avons plus les bonnes personnes aux bons endroits pour développer et mettre en place ces décisions. Aujourd’hui, seulement 0,7 % des architectes sont employés dans le secteur public au Royaume-Uni, alors qu’ils étaient 50 % dans les années 70. La ville de Londres comptait 1577 architectes et urbanistes dans les années 50, alors qu’elle n’en a plus aucun aujourd’hui. Le gouvernement britannique ne dispose d’aucun designer stratégique. Pour Dan Hill, cette absence de personnel gouvernemental rend bien des choses plus difficiles à réaliser. Cependant, le gouvernement britannique dispose en 2017 de quelque 800 designers numériques, alors qu’il n’en employait aucun en 2000. Ils ne font ni planification ni conception urbaine ou stratégique, mais construisent des services numériques sur lesquels s’appuyer, notamment pour faire de la concertation ou rendre les choses plus agiles ou adaptables.

Les concepteurs urbains développent de plus en plus de projets coopératifs, conçus avec ceux qui vont les habiter, explique Dan Hill en montrant plusieurs projets à travers le monde, de Berlin au Japon (des projets qu’il évoquait dans son remarquable essai sur la « ville sociale et démocratique »). Des espaces que les habitants ont dessinés, discutés, aménagés, décidés par eux-mêmes, ce qui était impossible avec les promoteurs privés. Et cela change l’architecture et l’habitat bien plus qu’on ne le pense. À Zurich, le projet « Plus que l’habitat » rassemble 50 coopératives, a construit 13 immeubles, soit 400 appartements et 35 magasins, sans aides publiques, avec des loyers 20 à 30 % moins chers que ceux du marché, quasiment sans voiture, et qui génère 45 % de son énergie sur site…

Ces projets montrent qu’on peut imaginer l’habitat sans promoteurs, la mobilité sans Uber, l’énergie sans fournisseurs… L’important finalement n’est pas la technologie, mais le fait que ces solutions reposent sur la participation, la coopération, le codéveloppement… et l’engagement local. On peut concevoir des choses localement. À Londres, Citymapper a annoncé le lancement d’un bus à la demande. À Sheffield, Dan Hill travaille sur le nouveau centre-ville en impliquant les habitants, en s’intéressant plus aux gens, aux activités, qu’aux immeubles. À Londres quand on projette de faire quelque chose dans la rue, comme de déplacer ou créer un arrêt de bus, il faut faire une annonce localement, qui se concrétise par un bout de papier plastifié qu’on accroche au mur ou à un poteau. Il y en a partout dans Londres, la plupart sont ignorées, abandonnées. C’est une belle métaphore de la planification urbaine qui ne marche plus. Comme si au 21e siècle nous n’étions pas capables de faire mieux que cela, s’énerve avec raison le designer.

À Helsinki, avec Ericsson, Arup a développé un outil de planification augmenté permettant aux habitants de voir sur leurs téléphones ce que va donner ce qui va être réalisé, in situ, voir son impact local, voir même de le modifier. À partir de cela, il est plus facile de s’intéresser, de faire venir les gens à une réunion pour en discuter. La réponse numérique seule n’est jamais suffisante. Elle est un levier. Il faut des discussions, des débats dans les pubs, des arguments et du thé, du papier et des crayons. A Johannesburg, Ericsson a utilisé le même dispositif, mais avec Minecraft (vidéo) pour montrer aux gens ce que les aménagements allaient donner en les aidant pour qu’ils puissent faire eux-mêmes d’autres propositions à la volée…


Image : la ville interminable sur les murs de l’Ecole Bartlett d’architecture de Londres…

Dan Hill termine sa présentation par un dernier projet réalisé en 2016 avec tous les étudiants de l’École Bartlett d’architecture de Londres. L’idée était de produire collaborativement, à 80, une « ville interminable », en assemblant toute une gamme de composants modulaires un à un. Sans ordinateurs, juste avec des modules photocopiés. Chacun contribuait à mesure que l’ensemble évoluait. Cette carte géante d’une ville capable d’accueillir quelque 12 000 habitants a été une énorme machine à discussion, sur les infrastructures, leurs enchevêtrements… Si le dessin comme chez Le Corbusier se fait depuis le haut, ici, le rôle du designer change. Cette création collective repose sur les discussions et les processus de décision qui l’ont façonné. Pour Dan Hill, la vraie infrastructure des villes n’est ni marchande, ni publique, ni politique, ni culturelle… L’infrastructure des villes repose sur la convivialité qu’elles génèrent. Pour cela, il est plus que jamais nécessaire d’avoir des citoyens et une gouvernance active, d’avoir une approche par la participation d’abord. C’est seulement en menant un dialogue sur l’urbanisme que nous construirons des villes diverses et uniques, plutôt que semblables et uniformes. Il faut sortir les villes des outils de la planification du XIXe siècle. On ne fera pas face aux défis qui nous attendent comme le réchauffement climatique et la pollution avec des outils qui ne sont pas adaptés.

Hubert Guillaud

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Marianne Trainoir a soutenu sa thèse intitulée « Ethnographie des pratiques numériques des personnes à la rue »

Bretagne - MARSOUIN - jeu, 21/12/2017 - 11:38

Marianne Trainoir a soutenu sa thèse en Sciences de l'éducation « Ethnographie des pratiques numériques des personnes à la rue » le 18 décembre à l'Université Rennes 2.

Résumé de la thèse :
La question « SDF » est étudiée au sein de deux paradigmes : l'approche critique qui insiste sur les phénomènes de domination sociale et l'approche interactionniste qui souligne les adaptations successives que les individus mettent en œuvre. Ces adaptations dessinent une carrière abordée soit comme une carrière de désocialisation dont la clochardisation constitue l'horizon, soit comme une carrière de survie dont le maintien de soi forme la perspective quotidienne et biographique. C'est dans cette perspective que s'inscrit notre ethnographie des pratiques numériques comme supports pratiques du maintien de soi. L'expérience de l'errance est traversée par un certain nombre d'épreuves rassemblées dans une lutte pour le maintien de soi travaillé dans le quotidien de la survie mais aussi dans le travail de mémoire, de présentation, d'expérimentation et de projection de soi. Si la lutte contre la déprise est un travail essentiellement invisible, les pratiques numériques, observées dans l'écologie de l'activité, offrent une entrée pour l'observation et l'analyse. Ainsi, les pratiques numériques supportent, dans le quotidien de la survie, les démarches d'accès aux droits et la négociation de marges d'autonomie. Elles sont également un support des sociabilités familiales et amicales. Les pratiques numériques, à l'interface entre le privé et le public permettent aux personnes à la rue de s'aménager des temps et des espaces pour se soucier d'elles-mêmes. Enfin, les pratiques numériques constituent un support ambivalent, tantôt habilitant, tantôt disqualifiant.

Soutenue le 18 décembre 2017 devant un jury composé de :

  • Laurence Arenou, Directrice de l'action sociale, Ville de Saint-Nazaire (membre invité)
  • Bertrand Bergier, Professeur Sciences de l'éducation, Université Catholique d'Angers (directeur de thèse)
  • Julie Denouël, Maitre de Conférences Sciences de l'éducation, Université Rennes 2 (examinateur)
  • Francis Jauréguiberry, Professeur Sociologie, Université de Pau (rapporteur)
  • Thierry Piot, Professeur Sciences de l'éducation, Université de Caen (rapporteur)
  • Pascal Plantard, Professeur Sciences de l'éducation, Université Rennes 2 (directeur)
  • Marc-Henry Soulet, Professeur Sociologie, Université de Fribourg (président)

Pour promouvoir votre destination, contez (sur) Noël !

Blog e-tourisme - jeu, 21/12/2017 - 07:00

En ce 21 décembre, vous êtes sans doute en train de réfléchir à votre nouvelle recette de bûche de Noël. J’ai donc choisi de continuer à vous faire rêver en parlant de cette période magique !

Si vous imaginez que l’hiver est à consacrer uniquement au montage du budget et à la saisie sur SIT, détrompez-vous ! Il y a des territoires qui ont su faire de Noël un temps fort de leur fréquentation touristique et un rendez-vous privilégié.

Je vais bien-sûr parler de l’Alsace, l’incontournable, qui bénéficie d’une réputation « naturelle » avec le “Christkindelsmärik” (plus facile à écrire qu’à prononcer) – marché de Noël de Strasbourg qui date du XVIe siècle – et toutes ses traditions de Noël : défilés de personnages de légendes, chants participatifs, ateliers pour les décorations de fenêtres de l’Avent, gâteaux de Noël (les fameux Bredele),… On retrouve effectivement Strasbourg à la 13e position des meilleures villes où passer Noël selon CNN, à la 14e place pour le magazine Conde Nast et même à la 6e place pour ce site de voyage

Quoi qu’il en soit une petite recherche Google « Best Christmas destinations » ou « Meilleures destinations pour Noël » prouve que Noël est une période de départ privilégiée pour notre population en quête d’évasion !

Quelques destinations touristiques françaises surfent déjà sur la vague neige de Noël pour attirer les visiteurs.

L’Alsace

L’Agence d’Attractivité de l’Alsace (anciennement RésOT-Alsace) est probablement pionnière avec son opération « Noël en Alsace » lancée en 1992. Mandaté par la Région pour piloter et coordonner l’ensemble de l’opération, le réseau des OT avait pour idée initiale de valoriser touristiquement les traditions anciennes de manière méthodique, en associant étroitement les Offices de Tourisme. 7 Pays de Noël ont été créés pour diffuser sur l’ensemble du territoire au delà de Strasbourg et axer sur le côté culturel de l’événement. Un beau symbole d’une démarche globale assez vertueuse.

Les 7 « pays » sont mis à l’honneur sous des noms féeriques : « Le pays des lumières », « Le pays du sapin », « Le pays des étoiles », « Le pays des chants et des étoffes », « Le pays des mystères », « Le pays des saveurs », « Le pays des veillées ». Chacun propose un programme d’animation avec expositions, cortèges, spectacles, ateliers, concerts, etc. Un site web est consacré à l’opération : noel.tourisme-alsace.com

Le succès est incontestable, les retombées fulgurantes : depuis le début de cette campagne marketing, le nombre de nuitées hôtelières en Alsace pour le mois de décembre a triplé. Décembre devient même le premier mois de l’année pour les nuitées hôtelières de la région et le troisième pour la fréquentation touristique. La période de l’Avent (du 25 novembre à Noël) compte plus de 6 millions de visites pour 3 millions de nuitées !

Pour le 25e anniversaire de cette opération, l’AAA a décidé de tout miser sur l’image. Une phase « teasing » d’abord, qui a révélé en images les secrets des artisans du Noël alsacien, puis une deuxième phase 100% instagrammers avec l’opération « #SpotNoelEnAlsace ». 22 « spots » incontournables ont été identifiés au cœur des événements et marchés de Noël sur l’ensemble du territoire. Indiqués par un marquage au sol qui précise le meilleur endroit et un angle imprenable, les visiteurs sont invités à faire et à partager LA plus belle photo « Noël en Alsace ».

 

Le Val de Loire

L’Alsace n’est pas la seule région à miser sur Noël pour attirer les visiteurs. Le CRT Centre a également lancé sa campagne de communication « Noël en Val de Loire ». L’opération, lancée pour la première fois en 2016, fait la promotion des grands sites de la région proposant des animations spécifiques : décorations, illuminations, ateliers, spectacles,… . Un plan marketing ciblant la clientèle parisienne a été déployé : 1 500 arrières de bus, personnalisation de 11 stations de métro, création d’un site commun noelenvaldeloire.com, campagne Google Adwords,… Les sites partenaires ont pu noter une croissance de fréquentation sur la période des animations.

Dans la même région, l’ADT Touraine a imaginé « Noël au Pays des Châteaux », une opération née en 2016 visant à proposer une offre complémentaire aux marchés de Noël de l’est de la France et au ski. La promotion est co-financée par l’ADT et les 5 châteaux participants : habillage de la station de métro Havre-Caumartin à
Paris (pour la proximité des Grands magasins) et du tramway de Nantes, campagne de vidéos sur la page Facebook, avec la maîtrise d’une partie de la production des contenus photos, vidéos et textes, un des axes fort de la nouvelle stratégie digitale de l’ADT.

L’opération est volontairement sélective : les sites partenaires se sont engagés sur une charte de qualité qui prévoit une période de mise en place des décors spécifiques pendant un mois ainsi que des animations, notamment pour le jeune public. 

La première édition a été réussie car les sites ont vu leur fréquentation progresser entre 10 et 25%. Les retours auprès des TO et les premiers constats du public sur les réseaux sociaux et dans les sites semblent montrer la notoriété croissante de l’opération. 

Si vous n’avez ni marchés de Noël dignes de ce nom, ni château et ni station de ski… il vous reste toujours la possibilité de profiter de Noël pour commercialiser votre destination ou d’opter pour une communication Noël tout à fait décalée  !

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De l’impossible habitabilité de l’anthropocène

Internet Actu - jeu, 21/12/2017 - 07:00

A l’occasion de ses 10 ans, la Haute école d’art et de design de Genève organisait un étrange colloque convoquant designers, artistes, philosophes, théoriciens, cinéastes… pour tracer des « histoires d’un futur proche ». Une prospective aux frontières de la création et de la science. Parfois ébouriffante, parfois déconcertante. Retour sur une sélection de ces… narrations d’un futur qui est déjà là.

Plongés dans la confusion du temps de la métamorphose…

Le philosophe Baptiste Morizot est notamment l’auteur des Diplomates, cohabiter avec les loups sur une nouvelle carte du vivant, un essai surprenant aux frontières de l’écologie, de la philosophie et de l’anthropologie, qui interroge notre capacité à coexister avec la biodiversité en inventant de nouvelles formes d’échanges.

« Mon travail vise à répondre à un sentiment de confusion, de désorientation, d’égarement à l’égard de la conjoncture qui est à la nôtre. Lorsqu’on s’intéresse à l’écologie, on entend partout, on n’entend que… la crise systémique environnementale dans laquelle nous sommes entrés qui mène au réchauffement climatique, à la pollution globale et à la perte de la biodiversité. » Si nous sommes autant abasourdis par ce phénomène, c’est non seulement par son ampleur, son impact, ses enjeux… mais aussi pour le philosophe, parce qu’on n’a pas de concepts pour rendre compte de cette confusion. D’où l’enjeu de parvenir à mieux qualifier la nature de cette confusion.

La tradition philosophique occidentale n’a jamais été très à l’aise avec l’incertitude et l’instabilité. D’où, pour le philosophe, le besoin de déporter le regard, de chercher ailleurs les moyens de s’interroger autrement. C’est ce qui l’a conduit à s’intéresser à l’anthropologie, notamment via les travaux de Nastassja Martin, spécialiste du monde animiste du Grand Nord, qui a soutenu une thèse sur les Gwich’in, un peuple de chasseurs-cueilleurs du Grand Nord, entre l’Alaska et le Canada (voir son livre, Les âmes sauvages). L’un des objets d’étude de Baptiste Morizot s’est porté sur le Coywolf (ou Coyloup, espèce hybride résultant du croisement de coyotes et de loups). Cet animal nouvellement documenté a la particularité d’être un hybride fécond naturel, au contraire du mulet, au croisement de l’âne et de la jument, qui n’est pas fertile et qui est le résultat de l’action humaine. Cette espèce hybride a autant désorienté les biologistes que les Amérindiens. Pourtant, dans la cosmogonie animiste, la conception du monde naturel, de la forêt du Grand Nord, n’a rien à voir avec la nôtre. Pour les Gwich’in, la forêt est un espace socialisé de part en part. Ils entretiennent des relations avec tous les êtres de la forêt et ces relations (avec les ours, les loups, les rennes…) sont sociales, basées sur des comportements des uns par rapport aux autres. Pourtant, il reste des zones, des lieux, des êtres qui n’ont pas de statuts stabilisés, avec qui les Gwich’in n’ont pas stabilisé de relations sociales. A l’image des hommes de bois, des ombres de la forêt à qui on a attribue par exemple les coups de fusil qui ne sont pas partis… Qu’ils soient vivants, morts ou ombres… ces êtres sans statuts relationnels sont considérés comme des « êtres de la métamorphose ». Or, pour les Gwich’in, les « êtres de la métamorphose » ne sont pas que des créatures magiques ou invisibles. Pour eux, les Coywolf sont également des êtres de la métamorphose. Or, le développement de cette espèce semble directement lié à l’action de l’homme (notamment à la déforestation). Ce n’est pas la seule espèce hybride qui fait mentir la biologie : le Pizzly, hybridation entre l’ours blanc et le grizzli n’a été observée pour l’instant qu’en captivité. En fait, la nouvelle biologie montre que les hybrides sont plus nombreux qu’on le pense.

Nous sommes nous-mêmes des hybrides de Sapiens et de Néandertaliens notamment. En microbiologie, nous sommes des symbiotes, nous cohabitons avec des millions de bactéries. « Si on cesse d’opposer science occidentale et pensée animiste, et qu’on les mets côte à côte, nous sommes pris d’une confusion partagée. Les Gwich’in ne sont-ils pas mieux armés que nous, conceptuellement, pour dire la nature à l’époque dans laquelle nous sommes ? » En entrant en dialogue avec cette anthropologie, on peut se poser la question de savoir si les êtres vivants avec qui on est en commerce dans ce contexte de métamorphose environnemental, sont peut-être aussi en métamorphoses ? « Car dans le monde animiste, il y a un mot pour dire que les être de la métamorphose deviennent la norme, prolifèrent, il y a un terme pour dire que l’on ne sait plus prédire le climat ou le comportement de la rivière… On appelle ça le temps mythique. C’est un temps particulier. Une forme du temps dont la spécificité était d’être à l’origine du monde et qui à la fois continu à exister. C’est un temps des origines qui subsiste et continue à travailler le présent pour nous inviter à stabiliser le futur. »

« Dans le temps du monde, on sait avec qui on entre en relation : on connait le comportement du loup, de la rivière, du caribou…, on sait comment entrer dans une relation soutenable avec eux. Dans le temps du mythe, les êtres et relations sont instables, métamorphiques, en train de se faire. Dans le temps du mythe, humains et animaux ne sont pas toujours distingués, les genres ne sont pas circonscrits. L’histoire des mythes, c’est l’histoire de personnages, de chamans, de héros… qui nouent des pactes avec les êtres de la métamorphose pour stabiliser des relations viables avec eux. Le temps du monde hérite de cette stabilité, permet de cohabiter de manière décente, honorable, soutenable, avec ceux avec qui nous partageons la terre. »

« Est-ce que ça sert à quelque chose de comprendre notre temps comme un retour du temps du mythe ? », interroge le philosophe. Le temps du mythe, c’est le moment où les êtres de la métamorphose prolifèrent. Or, l’état des lieux de l’anthropocène nous présente un monde où ce que l’on doit réviser ce qu’on pensait de la terre. L’environnementaliste James Lovelock nous a montré qu’on n’avait rien compris. Que la terre, Gaïa, a le contrôle de ses propres variables. Qu’elle est aussi un être de la métamorphose. Le syndrome de la disparition des abeilles, souligne qu’on ne sait pas exactement pourquoi les abeilles disparaissent, pourquoi leurs comportements nous échappent. Or, les abeilles sont les principaux pollinisateurs du maraîchage, des plantes à fleurs sauvages…

Et Baptiste Morizot de nous inviter à observer l’histoire de notre futur proche sous l’angle du retour du temps du mythe. Pour lui, cela nous permet de comprendre pourquoi la crise actuelle produit des effets de confusion. Notre confusion n’est pas seulement liée au fait qu’on n’ait pas accompli ce qu’on devait faire, ou le résultat du capitalisme… elle est liée à la prolifération des êtres de la métamorphose. Nous sommes aujourd’hui surpris de découvrir que les animaux ou la nature sont plus riches de compétences qu’on croyait. Les arbres ne sont pas que de la matière, comme l’a souligné Peter Wohlleben dans son bestseller La vie secrète des arbres. D’un coup, les statuts dans lesquels nous avions classé éclatent et exigent que nous inventions de nouvelles relations.

Pour inventer de nouvelles relations, nous allons devoir aller chercher des récits, des mythes, des métaphores… conclut Baptiste Morizot. Nous allons devoir inventer des formes, des figures, des images, des métaphores nouvelles, depuis les articles scientifiques jusqu’aux savoirs des sciences subversives. C’est ce qu’il a tenté de faire avec Les diplomates en pensant nos relations avec les loups en terme diplomatique, alors que les animaux ne sont pas pas capables de diplomatie selon la science moderne. Nous avons aussi besoin de résistance interspécifique comme nous y invite les paysans qui pour lutter contre Monsanto s’allient à l’Amarante, cette plante qui a développé une résistance au glyphosate, pour faire cause commune dans une même résistance collective. Pour le philosophe, ces exemples nous montrent comment réinventer des relations pour stabiliser des relations soutenables, décentes, avec les formes de vies avec lesquelles on partage la terre.

Montrer nos confusions

L’artiste Marie Velardi propose ensuite une belle lecture tout en faisant défiler des images de son dernier projet en cours, « Lettre de Terre-Mer ». Un projet qui s’intéresse au déplacement du trait de côte des littoraux. Des aquarelles qui montrent l’évolution dans le temps de nos relations à la terre et à la mer. S’inquiétant de l’évolution des relations des habitants aux transformations de leurs territoires, à leur mémoire, interrogeant l’évolution de cette zone d’échange à l’heure de la perspective de la montée des eaux, sous forme d’Atlas d’îles perdues et d’îles à retrouver…

L’artiste et cinéaste autrichien Oliver Ressler produit des installations vidéos et s’intéresse surtout à la manière dont la société tente de s’organiser pour se réapproprier notre avenir. Il filme donc des Camps climatiques, des zones à défendre… il filme les résistances et les alternatives sociales. Pour l’activiste, le constat est clair. Le libre-échange est à l’origine du problème climatique, et pour s’opposer au réchauffement climatique, il faut donc d’abord s’opposer au libre-échange. Il montre des extraits de ses films : des actions de désobéissances civiles régulières, autour de la COP21 à Paris, à l’occasion d’une manifestation contre une mine à charbon à ciel ouvert en Allemagne, d’autres sur la Zone à défendre de Notre-Dame des Landes…

Khalil Joreige est cinéaste. Il travaille avec Joana Hadjithomas, tant et si bien qu’ils sont le plus souvent indissociables l’un de l’autre. Ils sont devenus plasticiens et réalisateurs au lendemain des guerres civiles libanaises. C’est d’ailleurs à partir des traces de la guerre qui commençaient à disparaître avec les reconstructions qu’ils ont entamé le travail qu’ils présentent sur la scène de la Head. « Discordances/Unconformities » (exposé à Beaubourg jusqu’au 8 janvier) expose des carottages réalisés à Beyrouth, Athènes et Paris, sous forme de tubes de verre suspendus où s’empilent ces extractions. Cette succession de strate est là pour montrer une histoire complexe, montrer comment l’histoire s’inscrit dans la stratigraphie même des lieux. Une manière de constituer des savoirs sur ce qui est amené à disparaître, pour nous montrer ce qu’on n’arrive plus à voir. A travers ces pierres, l’enjeu est de nous interroger sur les menaces qui nous arrivent, puisqu’elles interrogent ce que nous faisons à notre monde. Nos villes sont à l’image de l’anthropocène, en recyclage permanent. Elles sont des palimpsestes où se lit l’occupation humaine, que nous ne cessons de régénérer, de tenter de régénérer par épuisement.


Image : L’installation de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas à Beaubourg.

Nous n’avons pas d’images du futur

Jussi Parikka (@juspar) est un théoricien des médias. Il est l’auteur de nombreux livres notamment Qu’est-ce que l’archéologie des médias ? (dont la traduction française doit paraître en janvier), qui s’intéresse « au fonctionnement matériel des appareils pour en comprendre les qualités occultes », « à l’anomalie et au marginal dans les cultures médiatiques », comme le souligne Yves Citton dans son dernier livre, Médiarchie.

« A quoi ressemble l’avenir ? Comment attraper le temps qui passe ? Une image peut-elle dire quelque chose du futur ? », interroge Jussi Parikka en montrant une image du dernier Blade Runner. « Nous n’avons pas d’images du futur ». Si nous en avons, elles émergent de l’imaginaire des paysages pollués, là où la pollution devient perceptible. Mais ces accumulations d’images de décharges et de déchets, symboles de l’anthropocène et de la destruction de notre économie morale, ne parviennent pas à faire sens, au contraire. Elle ne fait que nous dégouter de nous-mêmes. Ce futur déjà présent nous renvoie d’abord à notre propre passivité face au changement climatique, ce futur proche qui devient chaque jour un peu trop proche…


Image : Jussi Parikka sur la scène du colloque de la Head, photographié par Nicola Nova.

L’apocalypse traverse de manière pervasive notre futur. Les scénarios de la guerre froide nous préparaient déjà au pire, et le pire est effectivement arrivé, même si ce n’est pas le même que celui qu’on attendait. Reste que nous avons besoin de nous défaire de ces images pour développer d’autres approches et d’autres discours. De décoloniser cet imaginaire posthumain, en utilisant par exemple les théories féministes qui appelaient déjà à faire face à l’apocalypse… Pour cela, il est nécessaire de travailler à d’autres formes de narration, comme s’y essaye Jussi Parikka sur la scène du colloque des 10 ans de la Head. Reste que la catastrophe se rapproche à mesure qu’on l’a décrit. Paysages dévastés, fleuves pollués, extraction de masse, pauvreté… « 2100 est devenu l’horizon butoir de notre avenir proche » Nous respirons déjà un nuage toxique qui ne cesse de se renforcer au-dessus de nous, souligne-t-il en montrant le développement de la pollution aux particules fines de nos villes, comme Londres, qui excède chaque jour un peu plus les seuils dits vitaux et supportables. Derrière ces transformations du monde que l’on habite, se joue également la transformation de nos sensorialités, de ce que l’on perçoit et de ce que nous sommes.

L’art s’est intéressé à l’air, comme ce fut le cas du groupe Art & langage avec leur Air Conditioning Show qui consistait en une salle vide climatisée accompagnée de simples textes collés aux murs pour souligner l’expérience que les percepteurs allaient vivre. Pourtant, c’est bien à ce niveau moléculaire, invisible, que la transformation opère. Amy Balkin et son Guide atmosphérique tente de décrire les influences de l’homme sur l’atmosphère, qu’elles soient chimiques, narratives, spatiales ou politiques, pour montrer comment les humains occupent, ont occupé ou envisagent d’occuper les atmosphères. The Gathering Cloud de JR Carpenter, vise, lui, à aborder l’impact environnemental du cloud, l’informatique en nuage, comparée aux nuages dans le ciel, en soulignant que ni l’un ni l’autre ne sont des ressources infinies.

L’air pénètre notre corps. Compose l’environnement dans lequel nous vivons. Nous ne sommes pas armés pour nous en protéger. Or, l’air peut aussi nous faire mal… Et la terreur atmosphérique que fait planer sur nous l’évolution de notre atmosphère nous inquiète. Des particules s’accumulent désormais dans l’oxygène et ses premiers effets montrent que la menace se rapproche. En tant qu’humains, nous réagissons à ces transformations, sous forme d’irritations, de démangeaisons, de difficultés respiratoires. L’analyse chimique de la pollution de l’air et les cartes de pollution ou de radiation (comme l’accident de septembre qui a permis de repérer des traces radioactives sur l’Europe) forment les images techniques de l’anthropocène. Le tableau périodique des éléments de Mendelev montrait déjà ce qui existe et ne se voit pas nécessairement, comme les 4 éléments (l’air, la terre, le feu et l’eau) ont longtemps été l’une des explications du monde. Or, les transformations actuelles les transforment en retour. L’air brûle. La terre, stérile, se transforme en cendres. L’eau du robinet s’enflamme… Comme si des forces post-naturelles s’exprimaient déjà, tel que le soulignait le théoricien de la culture, Gary Genosko, dans sa conférence (vidéo) sur les nouveaux éléments fondamentaux d’une planète contestée.

Quel avenir aurons-nous dans un monde où les éléments qui nous ont permis d’exister ne seront plus ? Telle est la question que semble nous adresser Jussi Parikka.

Nous faut-il apprendre à dés-habiter le monde ?

Vanessa Lorenzo (@vanessalorenzot) est designer, chercheur, biohackeuse. Elle est responsable du biohacking Lab de Lausanne, Hackuarium (@hackuarium) et membre de la plateforme Hackteria (@hackteria) qui promeut l’art biologique open source.

L’anthropocène est un révélateur des dégâts que nous avons causés au monde. « Désormais, nous allons devoir faire face à des écosystèmes toxiques ». Effectivement, souligne-t-elle, à la suite de Baptiste Morizot et de Jussi Parikka, nous allons avoir besoin de nouveaux modes d’abstraction pour réinventer la relation entre les êtres vivants, les plantes et les machines. C’est ce que tente d’évoquer son travail justement, à l’image du Mossphone, un dispositif qui tente d’utiliser la mousse comme outil de mesure du phénomène anthropique. Organismes pionniers, les mousses ont été parmi les premiers colonisateurs de la planète. Dans l’arctique, on les utilise pour mesurer le niveau de métaux lourds. Dans les villes, pour mesurer le niveau de pollution. Le dispositif, lui, vise à nous permettre d’interagir émotionnellement avec une entité qui porte la trace des dégâts qu’on lui cause. En caressant la mousse, en s’imprégnant d’elle, celle-ci répond en émettant des sons (vidéo).

« Les changements environnementaux sont souvent invisibles. Piégés dans des données et des rapports scientifiques. D’où la nécessité d’outils pour les cartographier, de lampes pour les éclairer, pour les rendre visible. » L’open source est un outil pour rendre la pollution invisible visible. C’est avec elle que Vanessa Lorenzo a voulu joué dans un autre dispositif, Camera Obscura (vidéo), consistant à utiliser des bactéries pour mettre en évidence la présence de métaux lourds dans le Rhône. Or, plus les gens se penchent sur la caméra obscura, plus la pollution invisible devient visible, en déversant quelques gouttes d’encre noire dans un réservoir en verre. Le spectateur active la caméra et passe d’un échantillon à un autre, collecté en différents lieux. En présence de métaux lourds, ces échantillons réagissent et affichent différents niveaux de fluorescence à l’intérieur de la caméra. En retour, l’activation du dispositif lui-même pollue d’encre un réservoir en verre visible à l’extérieur de la caméra.

Pour Vanessa Lorenzo, ce dispositif vise justement à rendre visible la pollution et à montrer que nous y jouons un rôle. Pour elle, notre capacité à habiter l’anthropocène nécessite des outils pour nous permettre de mieux évaluer la réalité avec laquelle nous allons devoir cohabiter. C’est ici la bactérie qui devient le témoin la transformation que nous opérons sur le monde. Et c’est bien notre action qui en est le moteur.

Autant d’interventions qui nous invitent à dés-habiter le monde. Peut-être plus parce que nous ne serons plus capables de l’habiter. Notre cohabitation avec un monde qui se transforme, avec un monde qui répond aux agressions que nous lui avons portées par d’autres formes d’agressions, semble effectivement révéler toute sa cruauté : celui de nous être parfaitement inhabitable. Plus qu’une nécessaire adaptation à une nouvelle réalité, comme nous y invitent les collapsologues, la confusion que le design, la philosophie et la critique des médias saisit, semble sans perspective aucune, autre que de nous ouvrir les yeux sur notre propre extinction. Glaçant.

Hubert Guillaud

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Les Français et les sites internet dans le tourisme

Blog e-tourisme - mer, 20/12/2017 - 08:00

Oui.scnf, antérieurement Voyages-sncf, a fait réaliser par CSA Research une étude sur les Français et les sites Internet dans le tourisme (e-tourisme). Ce travail a été présenté en avant première à Oui Work, le lieu éphémère de Oui.sncf. On y apprend plusieurs données de cadrage sur les pratiques des Français en matière de numérique et plus particulièrement dans le domaine du tourisme (méthodologie : échantillon représentatif de 1 004 Français âgés de 18 ans et plus).

La réservation de voyage est la première pratique d’achat en ligne des Français

L’hébergement est en effet ce qui est le plus acheté en ligne suivi de la mode et des produits culturels. En effet selon cette étude, 59 % des Français ont régulièrement recours à Internet pour réserver/payer un hébergement, 48 % pour acheter leurs billets de train et 45 % pour acheter leurs billets d’avions. A titre de comparaison concernant les autres biens de consommation et services, 49 % des Français achètent régulièrement leurs vêtements en ligne, 43 % des billets de spectacle.

Les produits achetés en ligne par les Français

Le  nombre de sites internet dans le tourisme connus (notoriété assistée) par les Français est de 14,6 sites Internet.  Les Français déclarent ainsi utiliser en moyenne 3,6 sites pour préparer un voyage.

Les Français à la recherche d’un accompagnement en ligne plus poussé ?

Les Français sont de plus en plus à la recherche d’information et d’inspiration sur Internet pour préparer un voyage avec de plus en plus l’habitude de réserver en avance pour disposer de tarifs plus attractifs. Le prix reste et demeure ainsi le facteur déterminant d’achat. D’une manière générale, la tendance est donc de penser les sites internet pour favoriser l’inspiration ou bien  proposer des idées de séjours/d’activités (guides de voyage, les incontournables, activités insolites par exemple). On notera entre autre qu’environ 1/3 des Français recherchent de l’inspiration sur les réseaux sociaux. 

8 Français sur 10 souhaiteraient que les sites de e-tourisme les accompagnent depuis la préparation du voyage mais aussi pendant leur séjour et jusqu’à leur retour, en leur proposant des services et moyens de transport sur toute la durée de leurs vacances.
Ils sont tout aussi nombreux (80 %) à attendre de la part des acteurs du e-tourisme une plus forte personnalisation des offres, adaptées en fonction de leurs goûts et de leur manière de voyager.

Le prix reste demeure un facteur essentiel pour la réservation en ligne

Les principales attentes des Français pour les sites Internet dans le tourisme

Les attentes les plus importantes pour les Français en ce qui concerne les sites Internet sont à rapprocher de logiques marketing et de service. En effet les attentes prioritaires sont la transparence sur les prix, l’accompagnement et la présence en cas de problème ou d’imprévu, et enfin que les sites web soient facilement utilisables. On constate en effet que les sites Internet ne sont pas forcément très transparents sur les prix (par exemple les frais de dossier qui s’ajoutent au moment de la réservation). Les sites Internet pèchent également souvent en ce qui concerne la relation avec le consommateur (par exemple pour certains sites, c’est le parcours du combattant pour contacter le service client). Les sites Internet ne sont enfin pas toujours faciles à utiliser (vous avez ergonomie et utilisabilité ? funnel de conversion loin d’être optimisé…) 

Les principaux enseignements de cette étude sont résumés dans l’infographie ci-dessous :

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Passé, présent, futur : peut-on encore raconter le futur ?

Internet Actu - mer, 20/12/2017 - 07:00

A l’occasion de ses 10 ans, la Haute école d’art et de design de Genève organisait un étrange colloque convoquant designers, artistes, philosophes, théoriciens, cinéastes… pour tracer des « histoires d’un futur proche ». Une prospective aux frontières de la création et de la science. Parfois ébouriffante, parfois déconcertante. Retour sur une sélection de ces… narrations d’un futur qui est déjà là.

Qu’est-ce que le passé nous apprend sur le futur ? En quoi le futur nous confronte-t-il au passé ? Peut-on se situer quelque part sur la ligne du temps, entre le rewind et le forward, entre rembobiner et l’avance rapide ?

Avant, arrière

C’est la question que posait l’architecte et théoricien Mark Wigley, co-auteur du livre et de l’exposition « Sommes-nous humains ? » (ainsi que d’un autre livre à paraître sur le sujet : Superhumanity). « Le design est une projection. Comme une pierre qu’on lance vers l’avenir. D’où l’importance de discuter, ici notamment, de ce qu’est l’avenir. » Mais, si le futur a une histoire, les humains ne semblent plus avoir d’avenir, constate sans férir le doyen de l’Ecole d’architecture de la Columbia University. « Si nous sommes condamnés, c’est parce que nous avons conçu notre propre autodestruction. Voilà 250 000 ans que l’homme développe sa capacité à s’autodétruire. » Et en terme de design, cette situation est incroyable puisqu’elle pointe toutes les lacunes de ce champ disciplinaire lui-même – même s’il est un champ disciplinaire au croisement de tous les autres. Pour lui, cela montre que le design, la manière même dont nous concevons le monde, pour l’instant, n’est pas adaptée et qu’elle nécessite d’être repensée.


Image : Mark Wigley photographié par Michel Giesbrecht pour la Head.

Il paraît que le téléphone serait la première et la dernière chose que nous touchons dans la journée, explique le professeur en rappelant combien ce constat souligne tout ce à quoi nous renonçons. La technologie nous rend à la fois inhumains et super-humains. Elle modifie nos corps et nos cerveaux, comme le pointait McLuhan. Si nous sommes façonnés par l’extérieur, la technologie désormais fait partie de nous, tant et si bien qu’on ne sait plus si on ajoute toujours plus de la technologie à nous-mêmes ou si nous nous ajoutons à la technologie. La technologie nous transforme si profondément que nous avons de la peine à l’appréhender. C’est à peine si nous remarquons encore qui fait le café chaque matin chez chacun d’entre nous. Ce n’est pas tant un humain qu’une machine. Pour ne pas l’interroger, nous nous anesthésions, d’une technologie l’autre. Chaque nouvelle technologie est interrogée depuis la précédente. La télévision permet de nous interroger sur le cinéma. Le web sur la télévision. Les réseaux sociaux sur le web, etc. « On regarde toujours le monde depuis un rétroviseur. » Et quand on regarde vers le futur, c’est toujours depuis les lunettes du passé.

Pour Mark Wigley, le designer doit changer d’attitude envers le passé pour changer le futur. Suite à un accident, Mark Wigley a dû, il y a plusieurs années, réapprendre à marcher. Ce n’est pas si simple, rappelle-t-il. Pour avancer, il faut en fait se balancer vers l’arrière, il faut « devenir instable », réapprendre à se mettre en déséquilibre. Marcher c’est créer une instabilité pour avancer. Le design est comme la marche. Il doit intégrer ce balancement d’avant en arrière. Le futur ne se comprend que par l’instabilité. Est-ce à dire que dans un monde déjà très chaotique, le design doit rendre les choses plus chaotiques encore ? Comment façonner le chaos ? Peut-on élaborer l’instabilité ?

Pour Mark Wigley, le design est né à la fin du 19e siècle, avec l’archéologue et géologue John Evans. Celui-ci venait de présenter devant ses confrères de la Royal Society de Londres des cailloux trouvés dans de profondes couches géologiques… Et il a démontré à ses confrères que ces cailloux avaient été taillés, façonnés. Il a montré un ensemble de bifaces en soulignant leur uniformité. Pour lui, le trait commun à toutes ces pierres est qu’elles avaient été produites intentionnellement. C’est avec ces premiers outils, ces premières technologies qu’est né l’humanité. Reste que ces études, controversées à l’époque, ont été un peu oubliées jusqu’à la naissance de la photographie qui a permis de montrer l’ancienneté des Silex en exposant les profondeurs où elles avaient été trouvées.

La technologie n’a pas seulement créé l’homme, elle l’a aussi façonné, estime Wigley. Et l’architecte devenu anthropologue montre alors des images de squelettes de nos ancêtres et de singes pour souligner combien nos squelettes se sont adaptés à leur environnement. Les mains pour grimper aux arbres des grands singes ne sont pas les mêmes que les mains des hommes pour lancer et façonner des pierres. Les phalanges de l’homme ont évolué et nous ont permis de faire ce que nos cousins savent moins bien faire, comme attraper des pierres et les lancer. La capacité à faire un outil a modifié la forme du corps humain. Si la main a créé l’outil, notre organisme a été, en retour, créé et façonné par ces outils.

Darwin n’a pas été très convaincu par l’idée que les pierres qu’avaient ramenées les premiers archéologues aient été le fait des hommes, notamment parce qu’on en trouvait énormément, ce qui aurait signifié que l’homme passait beaucoup de temps à les tailler. Or c’était effectivement le cas. Casser ces pierres était peut-être un signe d’habileté.

Or, ce qui distingue l’humain des autres espèces, repose sur notre capacité à élaborer des choses qui ne fonctionnent pas vraiment, estime Wingley. Si un oiseau apprend à utiliser un petit bâton pour tirer un vers d’une écorce, il sera capable d’apprendre ce geste et de le reproduire… indéfiniment. L’homme, lui, change. S’adapte. Varie. Reste que, un peu comme l’oiseau, il nous a fallu du temps. Mark Wigley montre alors deux bifaces en photos, assez semblables, l’un peut-être mieux taillé que l’autre. Or, souligne-t-il, 1 million d’années séparent les deux objets. « On mythifie ce qu’on produit. On en produit plein de variantes. Et parfois certaines variantes sont un succès. On dit alors rétrospectivement que c’était un succès. »

Notre capacité à nous autodétruire découle de notre capacité à produire des choses qui ne fonctionnent pas. Aujourd’hui, nous errons dans une confusion face à une production d’objets qui nous dépassent. On peine à comprendre ce présent quand bien même nous ne cessons de l’absorber. Mais ce n’est pas tant les objets qui nous perturbent que le fait d’être confronté via eux à notre propre confusion. « Le design ne passe pas du cerveau au reste du monde, mais l’inverse. » Ce n’est pas tant l’esprit qui conçoit des objets que les objets qui conçoivent l’esprit. Et face au monde, nous restons bien souvent stupides, confus, hésitants. Ce qui n’est pas pour nous aider à nous confronter aux problèmes actuels, conclut Wigley. Au final, les écoles de design entretiennent cette confusion. Elles nous montrent qu’un bon design ne consiste pas à donner quelque chose d’utile, mais à donner quelque chose d’inutile en disant que c’était du design.

Demain via aujourd’hui et retour

Difficile de rendre compte de la performance de Liam Young (@liam_young). Ce réalisateur, architecte et designer explore notamment les mécaniques de la fiction, via des productions, entre film et documentaire. Sur la scène du colloque, il projetait une longue vidéo créée pour le Sci Arc de Los Angeles, un voyage audiovisuel dans une ville, hésitant entre présent et futur, assemblant plusieurs de ses productions récentes, dont on peut voir des extraits sur son compte Vimeo. Ce voyage sur les mythes post-anthropocènes présente une ville monde, s’étendant partout sur la planète. On commence par la voir à travers les capteurs Lidar d’une voiture autonome (voir le teaser de Where the city can’t see).



Images tirées des films de Liam Young présentant la ville du futur vue à travers les capteurs Lidar puis une jeune femme personnalisant son drone, via Vice.

Depuis des images provenant de sites réels, réagencées, Liam Young nous fait traverser l’espace de la ville pour la regarder par les yeux d’une machine. Il nous emmène dans les différentes couches de cette ville. Des profondeurs des mines qui permettent à cette infrastructure de fonctionner, que ce soit celles à ciel ouvert du Chili ou de Bolivie qui concentrent 70 % du lithium de la planète et qu’Elon Musk arrache pour faire fonctionner un avenir sans carburant fossile, aux mines d’or et métaux rares d’Afrique. Liam Young propose une forme d’archéologie de notre monde moderne, fait de camions géants autonomes, d’extracteurs pilotés par GPS. À Madagascar, ce sont les hommes qui extraient les pierres précieuses, car ils sont moins chers que les machines. Ailleurs, des lacs radio-actifs, des raffineries, montrent le délire extractiviste de la Ville planétaire que nous habitons déjà. Au Bangladesh, il nous montre l’industrie textile, l’industrie la plus mondialisée de tous les temps, où les métiers sont parfois encore mécaniques. Il montre les visages des victimes de la production qui travaillent pour les victimes de la mode. Il nous emmène jusqu’au port de Hong-Kong et ses cargos de containers guidés par GPS pour traverser la planète, avec ces robots qui les chargent et les vides. Il nous plonge dans les entrepôts robotisés d’Amazon, où les employés suivent les instructions de leurs scanners qu’ils portent à la main comme des armes. Il nous montre les drones de la ville de demain, nouveaux pigeons numériques omniprésents de nos villes. Les couches de la ville extractive sont recouvertes par celles de la ville imaginée. Des drones de circulation flottent au-dessus des routes, surveillent la population (voir le teaser de In the robot skies). D’autres promènent des chiens. Une jeune fille lance par la fenêtre de sa chambre son drone personnalisé, décoré de boules et de guirlande comme celles d’aujourd’hui décorent leurs téléphones, pour porter un message à son copain. La voix de Liam Young décrivant son film flotte sur les images. Il évoque ces objets qui ont leur vie à eux et qui nous renvoient, nous humains, à être les visiteurs d’un monde pourtant créé à notre image. Les data centers font échos aux rayonnages silencieux des bibliothèques. On glisse un instant dans un concert d’Hatsune Miku, première pop-star de la génération des machines. La Detroit Economic Zone fait écho à la Jungle de Los Angeles. On y voit des jeunes gens inventer une chorégraphie pour échapper aux algorithmes d’identification, vêtus de capes de camouflages et le visage bardé de maquillages pour piéger les logiciels de reconnaissance faciale. Le voyage se termine sur le programme qui vérifie la conformité des programmes de la ville. Les machines nous rassurent de charmants « Hello World ». L’ensemble de nos technologies à l’échelle planétaire est devenu une seule machine, invisible, élaborée pour qu’on l’ignore derrière les écrans brillants d’où elle se présente à nous. Nous avons besoin d’imaginer une nouvelle mythologie pour ce nouvel univers. « Ma montre me demande comment va la machine à café que je viens de rencontrer… » Un écran annonce la pluie. La voix de Liam Young résonne sur les images. Fondu au noir. « A l’avenir tout sera smart, intelligent, connecté, intégré, mieux. À l’avenir tout sera smart, intelligent, connecté, intégré, mieux. À l’avenir tout sera smart, intelligent, connecté, intégré, mieux… Mieux. Mieux. Mieux. »

Dans un style radicalement différent, l’artiste et chercheuse franco-britannique, Marguerite Humeau (@marguerite_humeau), tentait également de rendre compte de ses plus récents projets, aux frontières du design fiction. FoxP2, les origines de la vie, qui a été présenté au Palais de Tokyo en juillet 2016, s’inspire de recherches scientifiques autour d’une protéine, FoxP2, popularisé comme le gène responsable du développement des cordes vocales qui serait apparu chez l’homme il y a 100 000 ans et qui aurait permis notamment la descente du larynx et donc le développement du langage. S’il n’est certainement pas le seul facteur qui expliquerait le développement du langage, cette mutation qui nous distingue est-elle un hasard total de l’évolution ? « Faut-il croire qu’un microévénement, presque une coïncidence, puisse être à l’origine de ce que nous sommes ? ». Si l’artiste fait quelques raccourcis scientifiques dans son exposé, Marguerite Humeau ne s’est pas moins documentée. Elle a interrogé des zoologues pour savoir ce qu’il se serait passé si ce gène avait évolué chez d’autres animaux.


Image : l’installation FoxP2 au Palais de Tokyo.

Elle s’est intéressée également aux rites funéraires très évolués, des éléphants. À la mort d’une matriarche par exemple, les zoologues ont pu constaté que les animaux procèdent un ensemble de rites, allant de veillées silencieuses, à la protection du corps avec des branches, à des formes de chants et de barrissements de concerts sonnants comme de touchants adieux.

C’est une scène de ce type que Marguerite Humeau a reconstruit d’une manière monumentale au Palais de Tokyo (vidéo), comme un opéra de créatures préhistoriques, faisant entendre un monde où les éléphants auraient été plus humains qu’ils ne le sont, où leurs voix auraient porté un sens.

Un autre de ses projets a consisté à ressusciter la voix de Cléopatre (vidéo), en tentant de la faire parler dans des langues disparues.

Le travail de Marguerite Humeau cherche à comprendre la relation entre la finitude et la permanence. Il interroge à la fois les couches les plus anciennes, les fondements reculés de nos cultures, et leur immatérialité.

Son dernier projet, Reveal Enigmas, s’intéresse aux Sphinx, une créature mythique qui existe dans toutes les civilisations. Cet hybride d’homme et d’animal (le plus souvent un lion, mais ce peut être d’autres animaux comme le soulignent les dictionnaires consacrés à ce phénomène) a partout la même fonction : à la fois protéger l’humanité et à la fois la dévorer. L’un des projets développés depuis la figure du sphinx consiste en des portes de sécurité d’aéroports, des corps industriels, à la fois menaçantes et protectrices. À Versailles, elle a construit un sphinx entouré de plantes toxiques. À Zurich, la même sculpture a été présentée comme un dieu. Il semble doté d’une voix artificielle pour rendre l’origine du langage humain, composé de 108 milliards de voix générées par ordinateurs : soit le nombre d’humains qui auraient peuplé la terre depuis les origines.

Marguerite Humeau construit des oeuvres complexes où les récits s’entremêlent entre fiction et science. Où les détails et les oeuvres s’intriquent et se répondent. Interrogeant toujours ce que nous sommes en tant qu’espèce, ce que nous charrions, de nos gènes à notre culture, comme pour y retrouver notre origine.

Ordonnancer le passé, le présent, le futur…

Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros sont artistes, chercheurs, curateurs, philosophes… Ils produisent actuellement un film, Les impatients, une enquête sur « les chronopolitiques contemporaines », c’est-à-dire une enquête sur la façon dont on pense le temps à travers le monde, qui conduira le spectateur de Chicago à Paris, de Dakar à Lagos… Ce film découle d’un livre qu’ils ont publié l’année dernière avec Camille de Toledo, Les potentiels du temps (vidéo) : un livre qui interroge les régimes d’historité à venir, comme l’évoquait l’historien François Hartog dans son livre éponyme, c’est-à-dire, la manière dont une société ordonnance et articule passé, présent et avenir. Hartog distinguait notamment des conceptions différentes selon les régimes historiques, allant de l’eschatologie qui propose un avenir basé sur le salut, au présentisme contemporain caractérisé par son absence d’horizon d’attente, envahit par le présent, saturé par la commémoration mémorielle et qui voit le futur plus comme une menace qu’un espoir, sans proposition d’émancipation collective comme il pouvait l’être encore à la fin de l’époque moderne. L’enjeu des Impatients expliquent ses auteurs est justement d’interroger le régime d’historicité à venir, d’observer comment il se transforme à l’heure de l’algorithmisation du monde, à l’heure où le futur, ou le prédictif prédétermine le présent. Pour Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros, ce nouveau régime d’historicité est un régime potentiel, en cela qu’il propose la potentialité comme mode d’existence. Il semble célébrer une puissance pour elle-même, qui ânonne la grammaire de l’émancipation du futur sans être capable de nous extraire du présentisme de la postmodernité. Comme l’affirmait Deleuze, le futur est l’infini du maintenant. Plutôt que de rêver d’utopie, nous fabulons. Nous sommes désormais un peuple lunaire, une collectivité qui ne cesse de « légender ». Dans le possible qui est partout, nulle planification n’est plus possible.

Kantuta Quiros évoque ensuite certains dispositifs chronopolitiques particuliers, à l’image de l’Assemblée générale de Milo Rau, des assemblées organisées par l’artiste Jonas Stall ou encore du théâtre des négociations lancé par Bruno Latour en mai 2015 en préconfiguration de la Cop21, qui invitait à simulation grandeur nature des négociations climatiques pour en proposer une expérience alternative. Autant de dispositifs chronopolitiques réimaginés par le monde de l’art, sous forme de happening politique, de collectifs hybrides pour discuter de l’objet même de la façon de faire du politique. Comme une pantomime pour déjouer les échecs prévisibles des véritables assemblées que ces dispositifs singent, en s’en amusant et en les dépassant. C’est d’ailleurs ce que proposent également Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros via leur plateforme Le peuple qui manque (@peuplequimanque), qui organisait par exemple lors de la dernière nuit blanche un imposant procès de la fiction dans la salle du conseil de l’Hôtel de Ville de Paris.

Pour les deux artistes, ces projets fictionnels se tiennent dans un espace particulier, ambivalents et volontairement ambigus. Ce sont des formes de fictions spéculatives où l’événement a tout de même lieu, où la fiction autorise et joue à la fois. Comme autant de dispositifs qui permettent d’étendre le régime de l’art à la politique…, à la vie elle-même.

De la cybernétique à la post-cybernétique

Philosophe et historien de l’informatique, Mathieu Triclot (@mathieutriclot) est l’auteur de nombreux livres, dont notamment philosophie des jeux vidéo où il a souligné combien l’art vidéoludique était indépendant et différent des autres, notamment du cinéma auquel on le ramène souvent.

Sur la scène de la Head, Mathieu Triclot présente une réflexion sur la cybernétique, « L’hypothèse post-cybernétique » (qui fait écho à son livre Le moment cybernétique ainsi qu’à un article de la revue radicale TiqqunWikipédia – qui dans son deuxième et dernier numéro évoquait longuement « L’hypothèse cybernétique » comme hypothèse politique supplantant l’hypothèse libérale…). Les principes théoriques décrits par Norbert Wiener dans son oeuvre entrent désormais en circulation dans la société. Les objets qui relèvent de la technologie cybernétique, comme l’Intelligence artificielle ou la voiture autonome, sont sortis des laboratoires et évoluent désormais parmi nous. Or, les mêmes questions se posent aujourd’hui que celles qui agitaient le début de la cybernétique. Dès 1948, le neurologue Warren McCulloch, initiateurs des conférences Macy, dans son article « Why the Mind is the Head ? », s’inquiétait déjà du remplacement des humains par les machines, de la même manière que le rapport sur l’avenir de l’emploi (.pdf) de 2013 de Carl Frey et Michael Osborne. L’histoire bégaye.

En fait, rappelle Mathieu Triclot, la cybernétique a produit une réflexion critique sur la signification sociale des technologies qui a notamment nourri l’engagement politique de Wiener. Pourtant, la cybernétique n’avait pas tout prévu. Par certains aspects, elle a été rattrapée, dépassée. Mesurer l’écart entre la situation d’aujourd’hui et le moment cybernétique d’origine est un autre moyen pour faire un aller-retour entre passé et futur, un moyen pour mesurer la différence entre la « futurition » passée et notre futur présent.

La cybernétique, rappelle l’historien est un mouvement scientifique de l’après-Seconde Guerre mondiale transdisciplinaire, qui convoque et fait se rejoindre mathématique, physique, ingénierie, sciences du vivant et sciences humaines et sociales. Elle va inventer l’infrastructure technique et matérielle du monde contemporain, ainsi que des concepts nouveaux comme l’information, la rétroaction et le feedback. Si ce mouvement a été un succès extraordinaire par l’infrastructure technique qu’il a bâtie, il a aussi été un échec à la hauteur de son succès : la cybernétique n’a pas réussi à faire science.

Pour comprendre là où la cybernétique a réussi et échoué, il faut revenir à ce qu’elle est et défend. Pour cela, Mathieu Triclot utilise 6 maximes politiques tirées de Wiener permettant de résumer les enjeux originels de la cybernétique pour la confronter à sa réalité d’aujourd’hui.

« En toutes choses, commencer par le mode de production ». Ce constat, cet impératif qu’établit Wiener invite à s’interroger sur le facteur économique de la production de l’infrastructure technique. Un impératif qui fait écho aux engagements politiques mêmes de Wiener, qui, en 1947, dans une lettre ouverte publiée par The Atlantic déclare refuser de transmettre à des responsables de l’aviation ses travaux sur le guidage de missiles, refusant de mettre à la disposition de tous ses travaux les plus sensibles de peur qu’ils soient mal utilisés. Or, le mode de production économique des savoirs, le régime de science, a pourtant considérablement évolué. La science nationalisée pour la guerre contre laquelle s’élevait Wiener n’est plus le mode dominant de la technoscience. Aujourd’hui, nous sommes plutôt dans un régime libéral des connaissances.

« L’information n’est pas faite pour être marchandise », disait Wiener. Pour lui, le changement technologique ne devait pas être piloté par les intérêts privés, car ceux-ci ne savent pas prendre en compte le long terme. Or, aujourd’hui, l’information est plus que jamais une marchandise, rappelle Mathieu Triclot. Et cette appropriation de données est même la source d’une compétition encore plus féroce des technologies, notamment pour l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, ce sont des penseurs comme Morozov, qui plaide pour des formes de propriété collective qui serait le plus proche d’un Wiener dans la reconquête d’une puissance sociale commune.

« L’information n’a rien d’immatériel ». Les cybernéticiens ont défendu l’idée d’une quantité physique limitée de l’information. Une matérialité qui se traduit chez Wiener sous la forme d’un humanisme tragique. Or, aujourd’hui, la matérialité de l’information a pris encore plus d’importance, explique Mathieu Triclot qui renvoie par exemple à l’analyse du théoricien des médias Benjamin Bratton et notamment à son livre The Stack, on software and sovereignty où il analyse l’intégration hétérogène d’internet comme un empilement de couches enchevêtrées, allant des ressources matérielles, aux interfaces, en passant par l’informatique des serveurs ou des adresses…, intricant des régimes de spatialités, de temporalités et de souverainetés différents. Pour Triclot, Bratton comme Wiener, nous invitent à résister au vertige de la dématérialisation.


Image : le schéma de l’infrastructure des régimes de matérialité de l’information de Benjamin Bratton.

« Il faut se débarrasser du mythe du robot ». Pour Wiener, dans cette question éminemment critique, les zones de performance de l’homme et de l’intelligence artificielle sont disjointes, comme il le rappelle dans L’usage humain des être humains (traduit sous le titre Cybernétique et société). En fait, lorsqu’on explique que la machine va remplacer l’humain, on dit que la condition de l’humain a déjà été réduite à l’état de machine. Derrière le mythe du robot, il y a l’usage inhumain des êtres humains qui nie l’intelligence adaptative. Pour Mathieu Triclot, cet argument semble aujourd’hui en crise. Face aux progrès du Machine Learning, le dernier bastion de l’humain semble en train de tomber… puisqu’on prête même aux programmes, comme AlphaGo, des capacités d’intuitions surprenantes, comme ce fut le cas de ceux qui commentèrent ses échanges au Go avec le champion humain de la discipline. Pourtant, Wiener nous a mis en garde contre ce réductionnisme. Derrière l’IA, on trouve très vite l’usage inhumain des êtres humains, à l’image des tâcherons du clics qu’évoque le sociologue Antonio Casilli, qui travaillent à faire marcher nos systèmes techniques, à nourrir les robots et les IA, comme à nettoyer les contenus que les intelligences artificielles ne savent pas nettoyer.

« Contre la pensée du gadget, observer les milieux techniques ». Ce qui a changé, estime le philosophe, c’est que la voiture autonome par exemple transporte avec elle son milieu perceptif, alors qu’à l’époque de Wiener, l’outil ne savait pas prendre en compte les contraintes de son environnement. Aujourd’hui, les milieux techniques s’agencent et s’articulent dans le milieu éminemment technique que sont les villes, ces smart cities de l’anthropocène…

Il reste une dernière mise en garde que Mathieu Triclot tire de Norbert Wiener : « Il n’y a pas de machine à gouverner ». Pour Wiener, ce refus des machines à gouverner va être décisive pour le mouvement cybernétique. A l’époque, Wiener argumente son refus sur un argument épistémologique : les séries de données ne sont pas d’assez bonne qualité pour étendre au monde politique et social les techniques de prédiction mises au point en ingéniérie, comme l’a fait Wiener en travaillant sur la prédiction des trajectoires des avions et missiles ennemis. Il y ajoute un argument politique nous confit Mathieu Triclot : « on ne peut pas éliminer le conflit de la politique, prédire est une chose, agir une autre, le savoir ne suffit pas. » Reste que l’argument de Wiener semble aujourd’hui ici aussi en crise. Nous vivons environnés de dispositifs prédictifs. À l’heure du régime libéral des sciences et techniques, tous les domaines semblent désormais à la recherche de leur machine à gouverner, de leur machine prédictive pour discipliner les comportements dans les domaines de la justice, de la police, de la santé, de l’éducation… La machine à gouverner semble devenir un horizon de la société tout entière. L’avertissement de Wiener semble bien loin. Or, il soulignait déjà que ces dispositifs n’avaient pas besoin de marcher réellement pour produire des effets sociaux et des effets de pouvoir, à l’image de la théorie des jeux. Reste que Wiener, lui, était conscient de l’absence de neutralité de l’instrument prédictif. Pour lui, le prédictif sert certains intérêts sociaux plus que d’autres. Quand bien même il dysfonctionne, l’activité politique est d’une autre nature et la complexité ne peut être réduite à un calcul d’optimum.

Hubert Guillaud

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Rétrospective 2017 – Mon best-of vidéo

Blog e-tourisme - mar, 19/12/2017 - 07:00

En cette période de fêtes de fin d’année qui approche, votre blog préféré ne déroge pas au marronnier des rétrospectives et autres best-of.

Storytelling, expérience sont les mots qui reviennent régulièrement dans nos billets. Voici 5 vidéos parmi mes coups de cœur de l’année. Elles ont toutes un petit truc qui font que j’aurais aimé en être le réalisateur. En attendant, ce sont de belles sources d’inspiration.

1/ La + “dual-branding” – We listed the entire country on Airbnb – Suède

Une vraie curiosité que cette vidéo sortie en cette année 2017 qui marque le pic d’un contre-feu des institutions face à la pieuvre tentaculaire Airbnb. Le parti-pris de la Suède: pour apprivoiser la bête, coopérons. Pour ne rien gâcher, la voix-off très flegmatique ne manque pas d’humour.

2/ La + “arty” : The Views Are Different Here – Toronto

Parce que la ville de Toronto m’est complètement inconnue et qu’elle fait partie des destinations de ma wishlist, voici la vidéo qui m’a le plus donné envie de partir pour un urban trip (désolé Paris et ton Anne Hidalgo complètement love au concert de David Guetta sous la Tour Eiffel).

3/ La + politique : #EveryoneIsWelcome – Los Angeles

Quelques semaines après l’investiture de Donald Trump à la présidence des États-Unis, la Cité des Anges prend le contre-pied de l’Amérique qui se replie et dame le pion à sa voisine San Francisco sur le terrain de l’ouverture ethnique et culturelle.

4/ La + manga – Warm, winter Canada – Canada

Makoto Shinkai est un réalisateur plutôt habile de films d’animation (3 films primés sur les 5 qu’il a réalisé). En quelques secondes, l’auteur imprègne de son univers visuel doux quelques sites canadiens (le Parc National de Banff, les chutes du Niagara, Vancouver, Toronto). Le résultat, de par sa forme, est assez inattendu.

5/ La + “british” – British Airways safety video

Comme moi vous aimez le cinéma et l’humour anglais? Cette vidéo est le combo parfait : une flopée de stars (Chiwetel Ejiofor, Gordon Ramsay, Thandie Newton, Gillian Anderson, Rowan Atkinson, etc.) et une écriture qui puise très largement dans l’univers de Ricky Gervais. Ce n’est pas une vidéo de destination mais on reste dans le voyage et j’ai envie de prendre ce vol direct.

Bonnes fêtes de fin d’année.

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Le top des articles tourisme & digital 2017

Blog e-tourisme - lun, 18/12/2017 - 07:00

La transformation numérique du tourisme et son incroyable rapidité a renforcé le besoin pour les professionnels d’une veille permanente. Veille sur les innovations technologiques, sur les évolutions des usages, sur les expérimentations, sur la concurrence, etc.

C’est la raison d’être de la Revue de presse Tourisme & Digital, hebdomadaire et totalement gratuite que vous connaissez peut-être et êtes même pour certains abonnés !

En cette fin d’année, je vous propose un petit « making of » ou secrets de fabrication et surtout un palmarès 2017 des clics qui reflète bien les préoccupations des professionnels du tourisme et de la culture.

Dans nos vies surchargées et connectées le temps est souvent la ressource la plus rare. L’idée de cette revue de presse hebdo était donc de gagner du temps avec une sélection d’articles déjà réalisée.

Organiser une veille : Le making of

Tout est question d’organisation et d’outils :

La veille s’organise très simplement avec les traditionnelles Alertes Google, quelques abonnements à des newsletters bien senties (Etourisme bien sûr ! mais aussi le Journal du Net, Tourmag, TOM, Les Echos, Skift, Veille tourisme, etc.) … et puis il y a vous : les posts sur les médias sociaux m’orientent souvent vers les articles les plus intéressants. Twitter et LinkedIn sont à ce titre les plus performants.

Tout au long de la semaine, je veille donc ! et là intervient un outil formidable : POCKET !

Dès qu’un article me semble intéressant, que je sois sur mon mobile ou PC, hop je clique sur la petite icone Pocket et zou le voilà stocké dans ma liste, débarrassé de la pub et même accessible off line sur tous mes devices.

C’est donc dans mes micros -moments de la semaine, dans les transports, dans la file d’attente des commerçants, au café, etc. que je parcours les réseaux sociaux, mes alertes, mes newsletters et dès qu’un article semble pertinent je le « pocket ».

Le dimanche soir (eh oui c’est mon moyen à moi de lutter contre le blues du dimanche soir), j’ouvre mon pocket, je lis (ou pas…) les articles, je garde, je jette, bref je sélectionne en me demandant bien ce qui va vous intéresser…

Newsletter entièrement gratuite, la revue de presse est réalisée avec des outils totalement gratuits : Pocket pour la veille, WordPress gratuit pour la parution sur mon site et le routeur de mail Mail Chimp découvert grâce à Etourisme et cet article mythique pour moi de Pierre Eloy (« et mon flux c’est du poulet, toi aussi devient un boss de la CRM de séjour »), même si je n’ai jamais réussi à créé automatiquement la newsletter depuis le flux RSS de mon WordPress, certainement parce que j’utilise la version gratuite.

Le plus difficile, c’est donc la sélection des articles. Nombreux sont articles au titre alléchant et au contenu déceptif… une version de ce que l’on appelle vulgairement les « putaclics ».

Pas facile en effet de savoir ce qui va vous intéresser tellement vous êtes divers ! Les abonnés de la revue de presse, et c’est une grande fierté, sont très divers.

25% des DMO (pardon, OGD comme disent les québécois), 25% du privé du tourisme, 25% de la culture et 25% de divers (agences, consultants, autres).

Lancée en juin 2016 avec 23 abonnés amis, la revue de Presse Tourisme & Digital en compte environ 1000 lecteurs hebdo. Bien entendu, déformation professionnelle et orgueil me poussent à regarder les taux d’ouverture t les taux de clics, c’est pourquoi les abonnés totalement inactifs sont régulièrement « éliminés ».  Avec des taux d’ouverture et de clics supérieurs à 50%, je me dis que la Revue de Presse a rencontré son public.

 

Le Top 3 des articles 2017

Les articles les plus cliqués en 2017 sont :

  1. De très loin, l’article intitulé « Pourquoi il faut liquider Uber » a été le plus lu de 2017. La force de l’affirmative promettait un véritable point de vue et l’article tenait cette promesse. Les points de vue, les coups de gueules, les polémiques (les clash comme on dit) sont appréciés particulièrement sur les sujets disruptifs pour lesquels nous sommes souvent nous-mêmes ambivalents : utilisateurs, voir admirateurs de l’expérience client, du design ou du service tout en regrettant la destruction sociétale ou sociale que provoque la disruption. A ce titre les très nombreux articles sur l’actualité de Airbnb intéressent toujours.

 

  1. Arrivent en deuxième position, à égalité, deux articles plutôt stratégiques : le « Comment voyagent les diverses générations » de l’excellent blog québécois Réseau veille Tourisme ainsi que le rapport de la Caisse des Dépôts « Intégrer le numérique dans les stratégies touristiques ». Le succès des articles qui synthétise une étude qu’on aura du mal à lire par faute de temps (ici le voyage par générations résume une étude Expédia) ne se dément pas et les lecteurs sont véritablement fans des infographies… Enfin, ces clics montrent que les préoccupations stratégiques sont au cœur de vos questions.

 

  1. Le « TOP 10 des sites et des applications de voyage » complète le podium et montre le succès des TOP, Palmarès, classement, Flop, etc. C’est devenu une règle du web connu de tous ceux gèrent des sites, les lecteurs sont fans des classements et sélections (c’est d’ailleurs la sous-catégorie n°1 des « putaclic » avec les chatons !)

 

L’analyse du Top 20 des articles les plus lus de l’année de l’année, quelques enseignements

Les lecteurs de la revue de presse cultiveraient -ils un certain goût pour le morbide ? Les articles annonçant la mort, la fin, la liquidation attirent nettement : le désormais fameux « Pourquoi il faut liquider Uber » incontestable N°1 de l’année mais aussi , « Ce n’est pas la mort du SEO, c’est la mort de la page web » ;  « Vers la fin des musées » etc.

Plus sérieusement, dans un contexte de bouleversements rapides c’est l’avenir qui intéresse, qui inquiète et qui intrigue. L’avenir des technologies, l’évolution des comportements, les tendances de consommations : les articles avec la promesse de décrypter l’avenir cartonnent toujours : ainsi l’avenir du tourisme, le futur des musées, l’hôtel de demain (toues les combinaisons sont possibles) arrivent presque toujours en tête des clics. Les articles consacrés aux Start-up dénotent bien cette préoccupation de ne pas passer à côté des tendances et de l’avenir : “Les 25 start-up françaises sélectionnées pour le CES”

Google nous a annoncé cette année l’avènement du « Moment Mobile », l’article de Etourisme  correspondant est d’ailleurs un top « Google aux #ET13 : le moment mobile est là ! » . Le mobile se retrouve dans vos préoccupations et les articles relatifs au mobile sont plébiscités : « baromètre des usages mobiles »  ou encore « Infographie : dans l’achat de voyage, l’aventure commence sur smartphone ».

On l’a dit les articles les articles relatifs aux études, aux chiffres particulièrement avec des infographies remportent un grand succès.  Ce qui dénote une vraie préoccupation stratégique. Mais cette préoccupation est accompagnée d’un vrai appétit pour les infos pratiques, les trucs, particulièrement ceux qui permettraient de performer sur les Réseaux sociaux : « les meilleurs jours et horaires pour poster sur les réseaux sociaux »  ou « Email marketing, quels sont les meilleurs moments pour envoyer »  ou encore  « Comment utiliser Snapchat dans sa stratégie digitale ».

Enfin, je dois dire que mes lecteurs ne se laissent pas influencer : c’est rarement l’article mis en première position qui emporte le nombre de clics et plus rarement encore celui que je préfère le plus cliqué !

Mon cadeau pour Noël …

La revue de presse Tourisme & Digital se poursuit en 2018, elle continuera d’être totalement gratuite… c’est un peu mon cadeau de Noël à chacun d’entre vous.

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Diffuser, faire connaître, inciter à s’abonner telle peut-être votre contribution à cette Revue de presse dont la philosophie réside sur le partage de l’information.

Je vous souhaite de bonnes fêtes à tous.

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[Publication] Baromètre du numérique

Bretagne - MARSOUIN - ven, 15/12/2017 - 15:54

L'édition 2017 du Baromètre du numérique (17ème édition), co-piloté par l'Agence du Numérique, l'Arcep et le CGE, vient de paraître. Cette étude de référence, réalisée par le Credoc, permet de mesurer l'adoption par les Français des équipements et usages numériques. Ce baromètre est consultable en ligne sur le site du Laboratoire de l'Agence du Numérique : https://laboratoire.agencedunumerique.gouv.fr/barometre/

Voir en ligne : Le baromètre en ligne

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